Rouge : Art et utopie aux pays des Soviets

Le Grand Palais présente l’exposition “Rouge. Art et utopie au pays des Soviets”.
Rouge référence aux rouges, aux coco, aux bolchéviques.
Les artistes rouges ont-ils ouvert des horizons artistiques, piqué d’audace leurs créations, détourné la censure ? Autant de questions que posent l’exposition qui balaie par ailleurs le préjugé d’un art unique, figé dès les origines à savoir le “réaliste socialiste”.

“Il faut distinguer le constructivisme des années 20 et la construction de l’idéologue artistique d’ État par Staline dans les années 30-40” estime le commissaire Nicolas Liucci-Goutnikov.

Rouge : l’art dans la vie et le productivisme

Les artistes adhèrent en masse aux utopies de la révolution de 1917.
L’allégeance au bolchevisme passe par exemple par la création d’affiches reprenant la propagande de l’agence Resto, l’AFP russe, et informant sur la diffusion de la guerre civile.
Les artistes “soviets” veulent mettre l’art au cœur de la vie. L’appel de Mialovski conduit à décorer et “spectaculariser” les lieux. On pense au spectacle de la prise du palais d’hiver.  “Le plan de propagande monumentale vise à édifier des oeuvres célébrant la philosophie du socialisme ou des Lumières à la place des sculptures et des édifices de l’ancien régime” selon le commissaire.

L’art dans la vie va générer un art productiviste

Croquis de villes du futur parfois proches de la science-fiction (villes volantes), maquette du monument de la IIIe Internationale, habitat collectif illustré par une vidéo mettant en scène un groupe de jeunes travailleurs vivant sous le même toit et partageant tout, reconstitution de clubs ouvriers avec bibliothèques, jeux, salles de spectacles et de sport, les pièces exposées montrent comment les artistes imaginent, à travers l’urbanisme, la ville socialiste “collective” et “productive” idéale de demain.

Urbanisme, design, art imprimé au pays de soviets

L’art se focalise sur l’architecture, le théâtre et l’imprimé où le photo-montage occupe une place centrale.

Sur des photos on voit les acteurs jouer d’une façon mécanique. Les instructions des metteurs en scène “rouges” étaient de rompre avec un jeu bourgeois psychologisant. “La fusion des arts de la vie comme la pièce “Masque à gaz” (1924) qui se déroule dans une usine et abolit les frontières  entre scène et public conduit à des innovations incroyables pour l’époque” poursuit Nicolas Liucci-Goutnikov Même chose pour la pièce “Je veux un enfant” (avec le meilleur prolétaire possible évidemment) où le public est invité à débattre avec les acteurs tout au long du spectacle.

Le commissaire souligne aussi l’importance du design des objets du quotidien de demain et de l’art imprimé.

Le photo-montage (Gustav Klucis) et le recours appuyé aux techniques de plongée et de contre-plongée  créent des effets saisissants.

La peinture est progressivement délaissée. Le tableau “Pur Rouge” d’Alexandre Rodtchenko, simple aplat de couleurs rouge sur toile,  manifeste l’avènement de l’art pour la vie.
Le retour à la peinture se fera à travers la nouvelle figuration en 1925.

Les œuvres mettent en avant des figures prolétaires comme le correspondant ouvrier (Victor Perelman) ou l’ouvrière avant et après le travail (Alexandra Deneïka)
On retient une image : l’héroïne de film soviétique face à l’héroïne de film occidental. La première est sérieuse (vêtements sobres), travailleuse (cheminées d’usines à l’arrière plan), bonne mère (elle tient sa petite fille par la main). La seconde aime la mode et l’art contemporain (tableau en arrière plan), s’amuse avec une poupée (art volé par le colonisateur ou amusement éphémère) et a peu de morale (ses seins transparaissent à travers sa robe de couturier).

Si la première partie de l’exposition montre que les artistes disposaient sous Lénine ou Trotsky d’une liberté de création orientée (on décèle même une touche matissienne avec un Staline sur un fauteuil !!), on voit dans la seconde partie se construire le progressif chemin vers le réalisme socialiste et la dictature imposée aux arts (comme au reste) par Staline.

L’avenir radieux et le culte du chef : triste utopie

Dans cette seconde partie, on découvre d’une part un focus sur les grands travaux et la ville stalinienne. De l’autre un étalement de “corps militarisés”. On retient le “komsomol militarisé” d’Alexandre Samokhvalov où de jeunes gens = figures de l’avenir= profitent  des plaisirs de la nature en arrière plan avant de rejoindre leurs “camarades” prêts à la bataille au premier plan. Les portraits renvoient non à des  hommes et femmes de l’époque mais à ceux de demain quand le communisme règnera sur terre.

Le culte du cors sportif = le sport symbolisant l’engagement= se confond en effet avec l’avenir radieux du socialisme soviétique. Cette thématique peut être regardée comme une interprétation variante du corps du national-socialisme. Pourtant, à travers les couleurs et des micro scénarisations évoquant la liberté, certains artistes arrivent à contourner la censure. C’est le cas d’Alexandra Deineïka avec “Pleine liberté” par exemple.

L’exposition Rouge s’achève sur des grands formats érigeant les Chefs au rang de mythe.
Un feu d’artifice d’académisme ! Triste ou comique utopie !


“Rouge. Art et utopie au pays des Soviets”

Grand Palais
29 mars-1er juillet 2019

https://www.grandpalais.fr

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