Tristan Garcia philosophe sur la vie et la vulve

Tristan Garcia philosophe sur la vie et la vulve dans la suite de sa trilogie sur la souffrance. Un livre kaléidoscope qui multiplie les points de vue humain-animal-végétal et questionne le progrès à travers le savoir des « Invisibles ». Un récit épique qui célèbre les femmes et s’attarde beaucoup sur leur anatomie. Prêt pour une encyclopédie de la vulve ?
Il y a du Yuval Harari chez Tristan Garcia. Une façon d’englober le savoir et l’histoire de l’humanité. Un regard universaliste. On pense évidemment aussi aux encyclopédistes. Mais dans sa somme le philosophe français s’adapte à l’époque pour se focaliser sur son thème central : la souffrance. Ce qui implique donc une approche antispéciste. On pense parfois à une série de clichés d’un même objet pris sous différents angles, technique très appréciée par le photographe Johan van der Keuken. Un procédé qui impose un rythme et structure l’ouvrage en une série de nouvelles pouvant être lues linéairement, au gré des envies ou encore au hasard.
Souffrance et métenspychose

Vie contre vie – Histoire de la souffrance est en effet constituée de neuf récits qui débutent en 1010 dans l’Andalousie musulmane et s’achève 700 pages plus loin dans l’Angleterre du XIXe siècle.
Dans le tome 1, Âmes, Tristan Garcia fait remonter l’origine du monde à une sorte de Big Bang d’où naissent 4 âmes de 4 couleurs. Bleues, rouges, vertes, jaunes. S’y ajoutent le noir, le blanc et le gris. La souffrance s’explique par un sentiment de séparation, l’impression d’avoir été unis dans une vie antérieure sous une forme différente : minérale, végétale, animale, humaine.
Dans Vie contre vie, on retrouve les couleurs et les anima. Métempsycose platonicienne ou saṃsāra indienne sont aussi indéniablement présentes dans ce tome que dans le précédent. C’est une sorte de fil d’Ariane qui ondule dans le temps. Mais il faut être curieux, attentif et joueur. Car elles sont disséminées dans une sorte de jeu de piste entre les pays et les époques.
On suit par exemple Khadija la favorite du calife et la louve verte mongole, Tngri l’enfant divine bleue et Le fils, l’homme couleur, Muhammed le chirurgien amant de Khadidja et les Racines jaunes …
Retenons le petit morceau d’ingéniosité littéraire qu’est « Ouest » la cinquième histoire. En 17 pages, Tristan Garcia y enchaîne les vies d’un arbre, d’un croquet, d’un âne, d’un poisson, d’un oiseau et d’un homme, Moussa. Les âmes bleues (et autres) postérieures se souviendront par brises furtives de conscience de ces existences non humaines.
Anatomie de la douleur
Mais dans le tome 2 Tristan Garcia s’attache plutôt aux origines physiques de la souffrance. Elle est ici plus concrète que psychique, plus proche de la chair que de l’âme en détresse migratoire.
Dans la première nouvelle il introduit ainsi Muhammad, un médecin de Cordoue et sa compagne Khadija Lui ressent la douleur elle non. Elle souffre d’une Incapacité congénitale à la douleur conséquence d’une mutation génétique rare qui affecte les récepteurs sensoriels transmettant l’information relative à la douleur au cerveau. L’occasion pour le philosophe de se demander ce que serait un humain – ou un être être vivant- qui ne souffrirait plus. Une question qui s’ancre dans le tranhumanisme. Cette dualité souffrance-non souffrance court du premier au dernier chapitre. De Khadija au Fils de l’homme-couleur nom donné par un médecin colon à ceux qui n’éprouvent pas la douleur.
Deux livres sur le savoir des Invisibles
Au fil du récit se construisent deux livres. D’une part La méthode consignant l’histoire des remèdes contre la douleur. D’autre part la Mémoire, manuscrit fictif de Kelet le traducteur, un registre du vivant, de vies récurrentes sur près d’un millénaire.
Fidèle à sa Méthode, Tristan Garcia recense les savoirs des seconds de cordée imaginaires. Point de grand savant mais des « Invisibles » de l’histoire. Sorcières, « assistants »de sommité, traducteurs, esclaves, pirates ou boucaniers, observateurs de la nature …
Le point de départ de cette quête est ainsi une version fictionnée d’Al-Tasrif. Muhammad, de dissections en opérations, rédige l’ouvrage fondateur sous la supervision d’Abou al-Qassim al-Zahraoui, connu en Occident sous le nom d’Aboulcassis. Cette encyclopédie arabe de la médecine, cette méthode pour (comprendre) et soulager la souffrance s’enrichira aux fil des récits des expériences et découvertes d’hommes et de femmes.
Les femmes, la vie, la vulve et le savoir : witchy vibes
Et beaucoup de femmes. De Cordoue à Birmingam en passant par la Bohème, le Mali ou encore l’Amérique du Sud.
Tristan Garcia réhabilite le savoir des femmes. Alors que se multiplient les expositions et les livres montrant l’importance du féminin dans le domaine de l’art et de la littérature, le philosophe se penche sur son rôle en médecine et dans les sciences. Toujours sur le mode imaginaire évidemment. Résultat : pas de Marie Curie mais des expérimentatrices « invisibilisées ».
D’abord, la sage femme que consulte Muhammad pour étayer ses connaissances sur la matrice et les techniques d’accouchement qui soulagent la peine.
Puis la fille-laide-du bey, experte en anatomie, prothèses et autres appareillages.
Evidemment la « Mère sans enfants » des bois de Bohème incarnation des « sorcières », ces femmes autonomes qui notamment allégeaient la souffrance par les plantes et accessoirement éliminaient les grossesses non voulues.
Mais aussi l’aquarelliste de Guyane qui, à travers ses oeuvres, documente la faune, la flore avec un penchant pour les oiseaux.
On remarque un focus sur la vulve et la matrice. Les origines de la vie humaine dans la douleur. Tristan Garcia joue le Courbet épique.
Cette fixation s’incarne en acmé dans une scène de bûcher où une sorcière de bohème, version très bad celle-ci, grille dans les flammes et dont la peau s’ouvre en détruisant de fait le démon. Avant cette fin brûlante Eliskā s’étant livrée à un combat digne de Fight club dans un puit. Attention à l’ergot de seigle ou plutôt aux micro doses de LSD Tristan Garcia !
Si vulves et matrices sont omniprésente les enfants ne le sont pas moins. L’occasion d’explorer la parentalité y compris dans sa forme « élargie » avec le rapt, l’adoption, l’échange.
Un récit odyssée
Dans son « encyclopédie » le philosophe mêle les genres littéraires, du récit d’aventure à la science fiction et passant par l’uchronie. Les détails abondent les atmosphères créent des univers. On est happé. Tristan Garcia est un écrivain.
Dans sa vulgarisation des savoirs du progrès il plante on l’a vu une multitude de personnages. Ses personnages font également figure de monde.
Le monde de la colonisation avec Dolores (douleur), servante espagnole au physique ingrat qui devient prêtresse toute puissante dans une jungle qu’elle veut sauver de la colonisation alors qu’une sublime princesse Inca collabo va vendre l’âme et les richesses de sa terre au progrès.
Le monde de l’esclavage et celui des utopies pirates avec l’homme aux multiples noms. Bundu puis Zumbi avant d’être Père.
Et c’est le « Fils » de cet homme couleur qui achève magistralement l’odyssée dans une cave anglaise de la Lunar Society où se croisent expériences savantes et frissons ésotériques. Voici alors le début d’autre chose. Alors … le cosmos ?
Vie contre vie-Histoire de la souffrance est une odyssée que rythme une rose des vents Ouest-Est-Nord-Sud. Un livre monde au long cours et au long souffre. Avec Tristan Garcia savoir, souffrance … tout ce qui peut paraitre rébarbatif a un goût d’aventure. On se délecte même des excès.
INFOS
Vie contre vie-Histoire de la souffrance II
Tristan Garcia
Éditions Gallimard https://www.gallimard.fr/
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