Expo Ribera les sens du clair obscur

Expo Ribera les sens du clair obscur. Le Petit Palais suit l’itinéraire du petit Espagnol devenu grand baroque. Né Xàtiva en Espagne d’un père cordonnier, Jusepe de Ribera (1591-1652) arrive en à Rome vers 1605-1606, conquiert les faveurs des princes puis de celles de Naples, alors territoire espagnol.
L’exposition « Ténèbres et lumière » montre un au-delà du Caravage. Un Caravage « radicalisé » qui crée un monde d’écorchés, de ténèbres fendues de beauté divine. Un univers qui met également en scène un théâtre des sens aussi bien qu’un carnaval où les derniers (mendiants, estropiés) sont les premiers (philosophes, marchands). Ribera est un peintre, dessinateur et graveur amateur de satyres, de fantasque et de fantastique. Un artiste qui peint des scènes religieuses en scène de genre. Dans des cavernes où se jouent alors des drames bibliques dans un clair obscur flamboyant de cruauté.
Dantesque !

« Jamais un Apollon n’a été aussi beau et aussi sadique » estime Annick Lemoine, directrice du Petit Palais, devant Apollon et Marsyas de Jusepe de Ribera. Le peintre livre en effet du mythe antique une version aussi hypnotique que glaçante. Le satyre avait osé défier Apollon à un concours de musique. Pour se venger le dieu -grand écorcheur de l’Antiquité- le torture et plonge ses mains dans les plaies ouvertes teintées de rose. Le calme et la concentration imprègnent le sublime visage dénué d’émotion de dieu. En revanche, le corps entier de Marsyas n’est que douleur avec « une tête renversée qui semble vouloir fuir le tableau et une bouche ouverte d’où on entend presque sortir un cri » toujours selon Annick Lemoine. Enfin, à droite du tableau, les satyres observent presque pétrifiés de frayeur ajoutant encore à cette sollicitation des sens et des émotions.
De Rome à Naples l’exploration du pathos
L’exposition Ribera Ténèbres et lumière réunit une centaine de peintures, dessins et estampes de « l’héritier terrible du Caravage ». C’est la première rétrospective française consacrée au grand maître italien d’origine espagnol (1591-1652). Elle explore notamment les années italiennes de « petit espagnol » (« Lo Spagnoletto ») où Jusepe de Ribera aurait peut-être croisé le Caravage en fuite vers Naples et surtout forgé son vocabulaire artistique.
« Les œuvres romaines ont été identifiées tardivement, en 2002, plus précisément. L’élégance des mains et des draps ont d’abord fait penser à un artiste français puis à un italien avant que l’on finisse par découvrir qu’elles venaient de Ribera » explique Maïté Metz, conservatrice des peintures anciennes. Il s’agit d’un corpus d’environ 60 œuvres rassemblées sous le nom de « Jugement de Salomon ».

Galerie Corsini, Rome
Les scènes religieuses sont traitées par le peintre comme des scènes de genre à l’humanisme et au pathos criants. « Le reniement de Saint-Pierre a ainsi pour fonds une taverne. On y trouve le regard, celui qui nous amène sur scène, qui dit que quelque chose ne va pas » poursuit Maïté Metz. On y voit également le jeux des index référence à Michel Ange, l’autre maître de Ribera. Le tableau constitue un prototype qui assurera la gloire du peintre avec la série des Apostolados (le Christ et les apôtres). Un engouement qui commence à Rome où il peint notamment pour le cardinal Borghese puis gagne Naples où il s’installe en 1616 et devient l’une des grandes figures du baroque.
L’héritage du Caravage drama et clair obscur
Jusepe de Ribera c’est un peu le Caravage poussé aux extrêmes. Comme Michelangelo Merisi da Caravaggio « Ribera fait le choix de la réalité, mais il réinvente cette réalité qui devient encore plus plus forte, plus féroce » estime Annick Lemoine. « Il reprend aussi le cadre de la composition, mais accentue la frontalité comme la théâtralité. Les personnages ont alors des gestes qui nous tirent et les toiles des moments suspendus où l’on a l’impression d’être là où l’action se situe ». La commissaire souligne également le travail sur les voiles, la texture des corps, des visages, le rendu des regards et des mains mais aussi des poils peints presque un par un et des chairs incisées avec le revers du pinceau.
Et bien évidemment Juseppe de Ribera c’est le clair obscur et le « ténébrisme » à une époque où l’Inquisition torture en place publique. Un héritage de Caravage exacerbé. On note par exemple le visage extraordinaire des bourreaux dans la pénombre d’ailleurs toujours propice au drame (Martyre de Saint Barthélémy).
Les sens, les humbles et le fantas(ti)que

« La femme à barbe », 1631.Musée national du Prado, Madrid
Jusepe de Ribera est le peintre des sens, des humbles, du fantasque et de l’étrange.

L’exposition présente ainsi quatre des cinq tableaux sur les sens. Allégorie de l’odorat par exemple montre un oignon et une larme qui coule d’un œil. Une nouvelle exacerbation de l’héritage du Caravage. Les modèles sont comme toujours peints d’après nature, une rupture avec la beauté idéalisée, un regard du coté du peuple.

Musée du Louvre, Paris Grand Palais RMN
Les humbles, Jusepe de Ribera les transforme en philosophe, en apôtre ou bien leur donne une beauté singulière (Une Femme à barbe qui sort un sein pour allaiter). Il capte la radicalité de la vie quotidienne avec des corps abimés par la vie, ceux du Mendiant ou encore du petit garçon au Pied-bot.

Casa de Alba – Palacio de las Duenas, Séville
Ribera ose. Il érotise Saint Jean-Baptiste, peint deux hommes riant en posant la couronne d’épines sur un Christ au regard sévère.

Capodimonte
Lo Spagnoletto touche aussi à tout. Le dessin, la gravure. On remarque une sanguine représentant une tête de satyre et une au-forte avec Silène ivre au ventre énorme entouré de Pan. Un thème souvent traité et également présenté dans l’exposition avec un grand format. Interprétation des fables antiques, le satyre est aussi une œuvre auto-référentielle car Bacchus et Apollon sont les dieux de la création. Mais il faut par ailleurs se rappeler qu’au XVIIe siècle on venait discuter devant les œuvres et que Ribera savait que cette radicalité dans le traitement aller faire parler.
Trois Pieta passions

© The National Gallery, London.
Le parcours affiche « trois Pietà réunies ici pour la première fois : les deux Lamentation sur le corps du Christ de la National Gallery de Londres et du Musée Thyssen et La Mise au tombeau du musée du Louvre ». Des pieta qui montrent la mort d’un cadavre gris, la rousseur flamboyante de Marie-Madeleine qui saisit un pied restant en suspension, le corps en sang lourd de souffrance tout près du bord du tableau.
Avec les corps émaciés et ses ambiances lyriques Jusepe de Ribera a deviné et joué le pouvoir des images. La puissance évocatrice de ses toiles lui assura une immense notoriété, de Baudelaire à Manet.
Photo principale Jusepe de Ribera, Saint Jérôme et l’ange du Jugement dernier, 1626.
Museo e Real Bosco di Capodimonte, Naples
INFOS
Ribera Ténèbres et lumière
du 05 novembre 2024 au 23 février 2025
Related article Expo Ribera les sens du clair obscur / Expo Ribera les sens du clair obscur