Terres indomptées Lauren Groff et le survivalisme métaphysique

Terres indomptées Lauren Groff et le survivalisme métaphysique. L’écrivaine américaine explore la violence des conquêtes, celle du colonialisme comme celle de la liberté et livre une ode à la nature et à la survie dans une écriture glorieuse.

Une jeune fille fuit un fort de colons anglais décimé par la famine et la peste. Un monde où elle a été déplacée sans son consentement. Née sous X, objet d’opprobre à l’asile puis servante, elle a en effet du suivre ses maîtres. Un révérend coureur de gloire et une bourgeoise qui tient salon. Elle observe le Nouveau Monde où les colonisateurs du XVIIIe siècle forgent un monde à l’image de l’ancien. Une reproduction des classes à laquelle s’ajoute une destruction de la nature. Mais après la mort de Bess, l’enfant lumineuse qui refuse de s’alimenter dans ce monde où elle a été implantée, Lamentations Meretrix part. Elle fuit, elle veut être libre.

Au cœur du corps et de la terre

Alors elle courre. En une longue aspiration de survie. Lauren Groff confie s’être plus ou mois inspirée de sa sœur qui repousse les imites du corps. La fuite a en effet un goût de survivalisme.

Au fil du récit La fille, comme elle l’appelle, puise de son corps et de son mental des forces qui semblent surhumaines. L’autrice restitue avec maestria chaque douleur mais aussi chaque sensation. Du goût d’une baie ou d’un poisson gelé au feu du froid, de la faim, de la soif. De la souffrance d’un pied percé par un clou à la terreur des animaux. De la paix d’un sommeil au fond un arbre aux affres de la fièvre. La fille apprend à survivre. Dans la forêt comme sur l’eau et la glace des lacs. Elle utilise ses trésors : un silex, un couteau, une machette ou encore deux couvertures et des jupons. Elle ruse, elle se méfie, elle vole, elle se bat.

La nature entre imaginaire et métaphysique

Pendant sa longue course, Lamentations Meretrix va apprendre à déconstruire à détricoter. Dieu, la religion et la civilisation exportés vers l’Amérique. En pleine nature, en pleine beauté, en plein renouveau, elle prend ainsi conscience, presque dans une épiphanie, de la finitude humaine, de l’absence de transcendance. Et c’est dans une prairie qu’agonisante, rongée par la vérole, qu’elle acceptera. Cette condition inhérente à la nature humaine : être un être fini qui fait partie d’un cycle. Dans Les Terres indomptées la nature, le corps en survie conduit à la métaphysique.

Lauren Groff joue aussi avec les degrés de réalités. Car la fuite éperdue de la jeune fille se fait dans la terrible réalité des forêts du Nouveau Monde mais aussi dans les rêves, les visions qui l’habitent. On s’émerveille notamment des anges dorés qui montent et descendent des nuages sur des échelles. Comme on goûte le récit bien réel du bain des Amérindiens dans un trou d’eau glacé et des odeurs de leur repas.

Mais le coup de maître de l’auteur est peut-être de poser des alternative de vies. Dans une vision Lamentations Meretrix se projette ainsi dans un avenir libre et solitaire, loin des hommes. Ou bien encore chez les Amérindiens. La jeune fille s’interroge. Aurait-elle voulu cet avenir ? Non répond l’auteur à la première option car l’homme est tout de même est malgré tout un être sociable. Et non dit-elle encore à la deuxième possibilité car, malade la vérole, elle aurait contaminé ceux qui l’auraient accueillie. Lamentations Meretrix se projette également dans une vie rêvée aux côtés d’un jeune souffleur de verre perdu lors de la traversée vers le Nouveau Monde. Un homme dont le fantôme bienveillant l’habite.

Une écriture glorieuse

La construction du roman est une alternance entre le quotidien de la jeune fille en fuite et des fragments de son passé.

Le récit nous gifle comme un aiguille de pin dans un torrent, nous pique de tous les maux de la chair, nous réjouit de tous les plaisirs du vivant. Dans une langue glorieuse qui célèbre la nature et l’imaginaire.

INFOS

Les terres indomptées

Lauren Groff

Éditions de l’Olivier

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