Exposition Suzanne Valadon l’audacieuse à Beaubourg

Exposition Suzanne Valadon l’audacieuse à Beaubourg .Le Centre Pompidou retrace l’itinéraire d’une femme modèle devenue peintre et surtout s’attache à son regard rebelle sur l’époque, la famille et les nus.

Après Nantes et Barcelone, l’exposition Suzanne Valadon arrive au Centre Pompidou. La monographie compte 200 toiles de l’artiste et de ses contemporain(e)s.

Marie Clémentine Valadon nait en 1865 à Bessines-sur-Gartempe (Haute-Vienne) et meurt le 7 avril 1938 à Paris. Entre-temps, elle traverse plusieurs vies et marque l’histoire de l’art.

Marie Clémentine, née de père inconnu, est élevée par sa mère Madelaine, blanchisseuse, et grandit à Montmartre. Elle est d’abord lingère, marchande couturière puis acrobate. Elle change de nom. Toulouse-Lautrec la rebaptise en effet malicieusement Suzanne en référence au tableau biblique « Suzanne et les vieillards ». Modèle à 14 ans, la jeune femme posait nue pour des « vieillards ».

Modèle pour Toulouse-Lautrec, Henner, Puvis de Chavannes ou encore Auguste Renoir, elle profite de ses contacts pour apprendre et forger son style. Captivé par ses dessins Edgard Degas va l’aider comme il l’a d’ailleurs fait pour Mary Cassatt, autre grande figure de l’art.

De modèle Suzanne va donc devenir artiste passant ainsi de sujet représenté à sujet représentant. Avec une sensibilité sans concession. Une artiste reconnue mais dont la renommée sera éclipsée par celle de son fils Maurice Utrillo et son mari André Utter.

Auto-portraits rebelles et portraits de l’époque

Autoportrait aux seins nus 1931

L’exposition débute par une biographie en dates et images puis s’attache aux auto-portraits. Notamment un Autoportrait aux seins nus de 1931 qui résume son style. Ne pas faire dans le joli mais dans l’authentique. À l’entrée, l’une de ses toiles les plus célèbres. La Chambre bleue (1923) montre une anti odalisque cigarette à la douche. Comme l’autoportrait peu flatteur de 1931, l’œuvre va à l’encontre des canons classiques de la beauté. Suzanne la rebelle détourne les codes.

La Chambre bleue 1923

Dans le portrait L’Acrobate ou La Roue de 1916, l’artiste peint à la fois les attractions de la vie parisienne, ici le cirque, et un morceau de son histoire. Car, blessée après une chute, Suzanne Valadon doit rester au sol. La toile, très dynamique, fourmille de détails et témoigne des distorsions visuelles qu’elle affectionne.

L’Acrobate ou La Roue 1916

L’époque que traverse et marque Suzanne Valadon est empreinte d’une folie douce de cafés, de bals musettes, de cabarets, de cirque. Mais c’est aussi celle des avants-gardes : impressionnisme, fauvisme cubisme. Elle butine mais ne s’attache à aucune.

Dans une autre salle, l’exposition propose des tableaux des grands du temps en dialogue avec les toiles de l’artiste. En bande son, quelques gymnopédies de Satie, l’un des hommes de cœur de Valadon. Avec Toulouse-Lautrec et surtout Utter un ami de son fils, de 20 ans son cadet.

On croise La dormeuse de Jean-Jacques Henner, La femme tirant son bas de Toulouse-Lautrec, Jeunes filles au bord de mer de Puvis de Chavannes, Les baigneuse de Cézanne ou encore Femme nue assise par terre de Degas.

Oser le nu le female gaze

Le Lancement du filet 1914

Les grands aplats de couleurs de Suzanne Valadon évoquent ceux de Gauguin. Ses compositions Degas ou Manet (La Chambre bleue en écho à L’Olympia). Mais l’artiste a sa signature. D’abord le cerne des corps et des objets, ensuite le traitement des sujets.

Adam et Ève 1909

En particulier les nus. Les nus masculins sont abordés « de front ». Dans certains dessins on voit les sexes. Dans les toiles comme Le Lancement du Filet 1914 ils sont habilement masqués. En 1909 Adam et Eve représente l’artiste et son jeune mari nus. Trop audacieux ! Suzanne doit cintrer André Utter de feuilles de vigne.

La Joie de vivre 1911

En 1911 La Joie de vivre reprend la thème des baigneuses (Cézanne) et y introduit un nu masculin. Toujours l’athlétique André Utter qui, nu, regarde. Un jeu entre le voyeurisme de l’homme et celui des « regardeurs » sur l’homme nu et les femmes.

Le thème des nus se coiffant est aussi récurrent. Car la toilette est une manière de saisir les femmes dans leur intimité.

Catherine nue allongée sur une peau de panthère 1923

Dans les nus féminins, Suzanne Valadon saisit sans trahir. Si elle peint une Vénus noire (1919) en majesté, ses portraits reflètent le vrai de la chair. Sa touche : des corps non idéalisés, irisées de multiples couleurs, » maçonnés de chair » (Raymond Escolier) et contextualisés comme dans Catherine nue allongée sur une peau de panthère 1923. Pour Nathalie Ernoult commissaire de l’exposition « Le nu féminin devient un sujet, il n’est plus un objet de désir masculin ».

Les nus sont mis en regard avec ceux d’autres artistes femmes qui exposent dans les mêmes salons que Valadon. Marie Laurencin, Angèle Delasalle et sa Femme endormie ou encore Jaqueline Marval et son Odalisque à la rose. Ainsi que Les Tireurs à l’arc d’Alice Bailly, un nu masculin en regard des Lanceurs de filets.

Je peins le gens pour apprendre à les connaître

Comme pour les nus, Suzanne Valadon peint les scènes intimes et celles du quotidien avec audace et sans concession. Elle déclare peindre les gens pour les connaitre.

Vue de l’exposition Marie Colas et sa fille Gilberte 1913 et la Poupée délaissée 1921

Valadon commence par dessiner les femmes du peuple. Ensuite elle passe aux portraits bourgeois. L’exposition met notamment en regard deux tableaux Marie Colas et sa fille Gilberte 1913 et la Poupée délaissée 1921. Une peinture du temps qui passe et des liens qui évoluent entre mère et fille symbolisés par une poupée négligée par une adolescente au profit d’un miroir.

Portrait de famille 1912

Les portraits de famille s’attachent d’abord à la sienne. L’artiste commence par peindre des membre de son clan faute de moyens pour rémunérer des modèles. Portrait de famille 1912 est fidèle à son style sans complaisance. Madeleine, la mère, est ainsi tout en rides. En 1909 Marcel Utrillo, son fils schizophrène et alcoolique, apparait tourmenté.

Suzanne Valadon expose dans les salons. Aux Indépendants comme au salon des Beaux-Arts. Les grands marchands comme son ami Paul Pétridès lui passent commande. Elle a son propre atelier rue Cortot. L’artiste est bankable. Puis elle « disparait », comme d’autres, avant de revenir comme figure majeure du XXe siècle à l’image d’Alice Neel.

Suzanne Valadon est l’une des dernières grandes expositions avant la fermeture du Centre Pompidou pendant cinq ans. Une autre raison de découvrir cette monographie sur une artiste libre dans sa vie comme dans ses créations.

INFOS

Suzanne Valadon

Centre Pompidou

du 5 janvier au 26 mai 2025

Related article Exposition Suzanne Valadon l’audacieuse à Beaubourg

Livre Oser le nu le female gaze