Sainte Emmerderesse feel-good queer

Sainte Emmerderesse feel-good queer. Anti-cléricale, anti-patriarcale, la satire signée Audrey Alwett célèbre Suzanne, paillasse familiale devenue sainte vengeresse. Cet ordinaire qui explose venge tous les humbles mais tombe hélas dans le piège de la caricature.

Miracle : Suzanne, petite aide-soignante, « porcelaine fêlée » par une famille toxique gagne au Loto. 1, 213 662 M précisément, une somme rondelette donc. Elle plaque tout et achète un manoir délabré en Normandie. Un coup de foudre générée par un syndrome de princesse Disney et une série de signes : treize moineaux sur un muret ou encore le bruit d’une aile de tourterelle. Là, miracle de nouveau : d’autres signes (visions, tombe miraculeuse, fontaine qui coule soudain) lui révèlent la présence d’une sainte fictive. Et voilà Sainte Emmerderesse, patronne des emmerdes, protégée historique de Mme de Maintenon, ressuscitée pour punir les emmerdeurs de façon festive et méritée.

De paillasse familiale à grande prêtresse, Suzanne devient l’ombre terrestre de cette sainte insolente. Autour d’elle se forme un quatuor improbable : Diane l’autrice lesbienne germano-algérienne spoliée par l’édition blanche cis rentable. Mais aussi Ludwig le pompier gay drag-queen martyrisé par des parents chasseurs homophobes et un peu antisémites. Sans oublier Jean-Machin, le vieux médecin juif athée séducteur ringard. Une famille d’adoption loin d’être idéale, immortalisée lors d’une soirée mémorable en mode « très allumé » : une scène où Suzanne pose en sainte, ou en piétà au faisan, entourée de colocataires déchirés. On pense aux clichés de David LaChapelle en mode after mystique.

Refuge rural queer version bocage français

Le roman s’inscrit dans le trope de la retraite rurale queer que l’on retrouve chez Armistead Maupin (Mona et son manoir). Mona hérite d’un manoir cotswoldien et y crée un B&B inclusif face aux discriminations thatchériennes. Suzanne achète impulsivement un domaine normand pour y réveiller une sainte vengeresse face à l’homophobie, au racisme et à l’antisémitisme ordinaires du bourg. Dans les deux cas : fuite d’un milieu toxique (famille ou société), famille choisie contre famille biologique oppressante, hostilité rurale conservatrice, humour pétillant pour subvertir les normes.

Mais Audrey Alwett pousse le curseur : magie rocambolesque, satire anti-cléricale frontale, militantisme woke assumé et potache. C’est donc une troupe intersectionnelle qui campe dans un manoir, chante des hymnes détournés (« mets les merdeux dans la merde ») et emmerde les oppresseurs avec une allégresse militante et bon enfant. En bref, la petite bande pratique une sorte de scoutisme woke fictionnel, sans uniforme mais avec malédictions divines et vengeance drôlatique.

Les prénoms claquent comme des étiquettes

Audrey Alwett balise le chemin. Pas question de perdre des lecteurs. Alors les prénoms claquent comme des étiquettes.

  • Suzanne évoque Suzanne au bain : la figure biblique, espionnée nue par des prédateurs. Mais ici, l’autrice nous offre un clin d’œil twisté car ce sont Diane et Jean-Machin qui observent.
  • Diane renvoie à chasseresse mythologique qui retourne la chasse contre les chasseurs.
  • Ludwig, qui sonne comme un hymne viriliste, est choisi par des parents homophobes. Ironie : le pompier devient Bagheera Goldie en drag.
  • Jean-Machin sert de générique patriarcal au vieux séducteur.

Satire anticléricale et folklore local

La satire anti-cléricale est précise, ancrée dans des inventaires médiévaux et des pamphlets protestants. C’est l’un des points forts du roman. Audrey Alwett a documenté les saints folkloriques non reconnus, les origines païennes recyclées, le culte délirant des reliques absurdes déjà moqué au Moyen Âge par Calvin ou Agrippa d’Aubigné. Ces reliques gazeuses, sonores vont de éternuement du Saint-Esprit, au « han » de saint Joseph en passant par le museau de séraphin ou encore les brindilles du Buisson ardent. Le sabot d’une biche abattue par les chasseurs près de la chapelle devient l’objet sacré officiel du culte de Sainte Emmerderesse.

L’hymne à la sainte, composé et joué par la harpiste Ameylia Saad Wu, détourne un Gloria liturgique en chant de vengeance grossière. L’autrice mêle latin solennel et formules presque paillardes « expone merdaceos in merdum ». Un contraste jubilatoire entre beauté céleste et vulgarité vengeresse. Ce choix de la harpe et du style mystique évoque Hildegarde de Bingen : la grande mystique allemande du XIIe siècle, polyglotte, herboriste experte, compositrice visionnaire de chants célestes (plus de 70 hymnes dans sa Symphonia), et figure féminine puissante qui transcende les bondieuseries pieuses par un savoir concret et une musique éthérée. Ameylia Saad Wu, aux origines réunionnaises/libano-asiatiques, a d’ailleurs déjà arrangé et interprété des pièces d’Hildegarde ; le parallèle est tentant, même s’il n’est pas explicite.

Patrimoine bernien moqué

L’engouement pour le patrimoine religieux (chapelles en péril, clochers oubliés, tourisme bernien) est moqué sans pitié : la chapelle délabrée et la tombe deviennent un hub touristique lucratif grâce à la sainte insolente. Ridicule, oui, mais les lieux sont sauvés – pour servir les opprimé·e·s plutôt que la bigoterie locale. Jusqu’au retournement final.

Influences et limites stylistiques

Audrey Alwett cite explicitement Fred Vargas (La Mort n’a pas répondu) comme « le plus grand des écrivains qui reste mon modèle » – on sent l’influence dans l’humour noir, les personnages marginaux attachants et la subversion joyeuse des injustices. Elle puise aussi dans la veine normande (Flaubert pour la satire provinciale, Maupassant pour la cruauté sur les mœurs villageoises, Malot pour la revanche des exclus). Mais surtout, le roman ressemble à une transposition très française et caricaturale de Mona et son manoir : manoir refuge queer, famille choisie, hostilité rurale, humour et bras de folie, paganisme revisité – mais en beaucoup plus manichéen et léger.

Un feel good caricatural sauvé par l’érudition et les « mots-moments »

Audrey Alwett, autrice à succès de livres jeunesse et de BD dont la série Magic Charly, s’essaie pour la première fois au roman. Sainte Emmerderesse est un bon feel-good qui amuse par son absurdité barrée, ses reliques trollées, son hymne potache et sa sainte qui emmerde les emmerdeurs avec classe. On ne boude pas son plaisir. Mais ile roman reste léger, très convenu dans sa structure, très caricatural dans ses oppositions.

Il est « sauvé », répétons-le, par l’érudition malicieuse de l’écrivaine. Mais aussi par de subtils « mots-moments ». Des mots qui scandent les grands temps du livre. Citons le Schadenfreude (joie malsaine face au malheur mérité d’autrui). Ou bien le kintsugi (l’art japonais de sublimer les objets cassés avec de l’or. Un mot qui poétise la résilience de Suzanne). Ou encore par le jeong (le lien qui unit des individus après une expérience particulière – c’est le moment de la fête fondatrice immortalisée par la photo de Suzanne, sainte au faisan entourée de ses disciples).

Par ailleurs Sainte Emmerderesse questionne la propension des gens à croire : en une sainte, en un miracle, en une revanche divine, en un refuge magique contre les emmerdes du quotidien. Dans un monde qui rit des bondieuseries, on finit quand même par chanter un hymne à une sainte inventée. Peut-être parce que, au fond, on a toujours besoin de merveilleux pour supporter le réel.

INFOS

Sainte Emmerderesse

Audrey Alwitt

Éditions Éloïse d’Ormesson

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