Leonora Carrington : sorcière du surréalisme au Musée du Luxembourg

Leonora Carrington : sorcière du surréalisme au Musée du Luxembourg. La première grande rétrospective française consacrée à l’artiste regroupe 126 œuvres révélant un univers peuplé de créatures hybrides, de rituels alchimiques et de figures féminines puissantes.
L’imagination folle de l’artiste surréaliste Leonora Carrington (1917-2011) entre Bosch et Ernst, animaux fantastiques, créatures des landes et paysages ésotériques se déploie dans un parcours chronologique et thématique. La scénographie s’attache aux centres d’intérêts principaux de l’artiste : « découverte de l’art classique italien à Florence durant l’adolescence, fascination pour la Renaissance, origines celtiques et post-victoriennes, ou encore participation au surréalisme pendant son séjour en France » précise la commissaire Tere Arcq. Celle-ci présente Leonora Carrington comme une « Femme de Vitruve »en regard de « L’Homme de Vitruve » de Léonard de Vinci, essence même de la perfection et centre du monde à la Renaissance.
La Femme du Vitruve et ses chimères : œuvres centrales
Ce regard curatorial s’illustre dans les œuvres. Ces pièces phares oscillent entre l’héritage de Jérôme Bosch (avec ses jardins infernaux grouillants de chimères) et l’influence directe de Max Ernst, dont elle partagea la vie de 1937 à 1940 avant la guerre et sa propre crise psychique.
Un autoportrait rebelle et ses totems familiers
Parmi les pièces iconiques, le Self-Portrait (vers 1937) : assise dans une pièce close, en tenue androgyne, la jeune Anglaise défie les normes victoriennes de son éducation, flanquée d’une hyène apprivoisée et d’un rocking-horse. Symbole de rébellion et d’entrée dans l’onirisme. Cette pièce du Met (Metropolitan museum of Art) ne figure malheureusement pas dans l’exposition.
Hommage amoureux à Max Ernst : l’oiseau bleu et la métamorphose

En 1939, Portrait de Max Ernst dépeint l’artiste comme un oiseau hybride bleu dans un paysage glacé et mystique. Fusion d’amour, de mythologie personnelle et d’influence surréaliste.
Les géantes et les œufs cosmiques : figures féminines dominantes

Des toiles comme The Giantess (The Guardian of the Egg) (1947) ou Les Amants (1987) mettent en scène des femmes démesurées ou énigmatiques dans des rituels peuplés d’œufs cosmiques, de créatures composites et de symboles alchimiques. La femme n’est plus muse, mais démiurge. Les Géantes ne figurent pas parmi les œuvres exposés. En revanche on se délecte des Sisters of the Moon (1932-1933) : Lucienne, Diana ou encore Juliette.


L’exposition met également en lumière des œuvres importantes mais moins souvent mises en avant. Citons Artes 110 (1944), un manifeste alchimique peint durant l’exil new-yorkais de l’artiste, où symboles ésotériques et transformation intérieure fusionnent. Et bien sûr, Le Bon Roi Dagobert (Elk Horn) (1948), mêlant humour absurde, mythologie celtique et figures hybrides cornues dans un paysage onirique, ironisant sur l’autorité.

Ou encore La Joie du patinage (1941), paysage hivernal glacé avec chevaux et boule de verre, évoquant l’isolement post-crise et une joie surréaliste dans le chaos. Ces pièces, parmi les 126 exposées, soulignent l’art de Carrington de transformer ses expériences personnelles (exil, guerre, quête spirituelle) en visions poétiques et rebelles.

Surréalisme, psychanalyse, endormissement et mythes
Leonora Carrington explore l’inconscient non comme pathologie mais comme source de pouvoir créateur et spirituel. Son internement forcé en 1940 dans un asile espagnol (après la fuite d’Ernst) marque un tournant : elle y vit une descente aux enfers qu’elle transfigure dans son récit Down Below (1944), où la folie devient initiation alchimique, mort symbolique suivie de renaissance. Chez elle, l’endormissement désigne un état liminal actif et initiatique : un seuil hypnagogique où l’âme plonge volontairement dans les profondeurs de l’inconscient pour opérer une transformation alchimique – un « sommeil » créateur, rituel de pouvoir féminin, portail vers des mondes parallèles, voyages astraux et métamorphoses totémiques. Loin d’un sommeil passif ou d’un rêve freudien purement sexuel/pathologique, il s’agit d’une sorcellerie onirique reliant le mythe personnel aux grands récits collectifs ancestraux (celtiques, mayas, kabbalistiques).
Dans ses paysages ésotériques, les animaux hybrides (hyènes, cerfs, oiseaux) ne sont pas de simples motifs décoratifs : ils incarnent des totems, des guides spirituels ou des projections de l’âme en métamorphose. L’endormissement n’est pas passif ; c’est un acte actif de plongée dans le merveilleux.
Féminisme et écologie

Leonora Carrington féminise le surréalisme par rupture. La femme n’est plus muse passive, mais sorcière, alchimiste et créatrice de ses propres mythes – une révolution qui résonne avec les luttes féministes et écologistes avant-gardistes.
L’artiste partage avec d’autres femmes de l’époque (années 1930-1950) le rejet de l’objectification et l’affirmation d’une voix autonome. L’exposition montre notamment une photo de groupe de Roland Penrose, Quatre femmes endormies. Y figurent : Lee Miller, Leonora Carrington, Ady Fidelin et Nush Eluard. On pense aussi à Dorothea Tanning – compagne d Ernst après Carrington-. La peintre et sculptrice américaine développe un surréalisme plus psychologique, sensuel et gothique (adolescence troublée, sexualité naissante, intérieurs oppressants comme dans Birthday, 1942). De son côté Carrington excelle dans un ésotérisme mythopoétique (alchimie, totems animaux, rituels cosmiques). Ses spécificités : dimension spirituelle initiatique forte, fusion de mythes non-occidentaux, féminisme sorcier radical (la femme comme démiurge), hybridation animale constante – transformant la « folie » en conquête active, là où Dorothea Tanning reste plus introspective et charnelle.
Les voyages réels et imaginaires : de l’exil à la renaissance mexicaine

La thématique du voyage est absolument centrale chez Leonora Carrington et traverse toute l’exposition comme un fil rouge biographique et spirituel. Nomade de l’âme, elle transforme chaque déplacement physique en métamorphose intérieure. Le voyage embrasse le « grand tour » adolescent à Florence (Renaissance italienne), à Paris et au surréalisme français, puis l’exil forcé (Espagne, New York après la crise de 1940), jusqu’à son installation définitive au Mexique en 1942. Pays où elle vit jusqu’à sa mort en 2011 et qui devient un espace de renaissance totale. L’artiste y fusionne mythes celtiques européens, alchimie hermétique, héritages mayas et aztèques. Elle y affirme aussi une liberté créatrice radicale loin des normes patriarcales européennes.
Voyage géographique et exploration psychique
Le voyage n’est donc jamais seulement géographique : il est intérieur, initiatique, astral. La descente dans l’inconscient (Down Below), les « endormissements » actifs, les métamorphoses totémiques ouvrent des portails vers d’autres mondes. Au Mexique, cette quête culmine avec des œuvres majeures intégrant des éléments locaux, comme le grand mural El Mundo Mágico de los Mayas (1963-1964, commandé pour le Musée national d’anthropologie de Mexico) – une fresque cosmogonique maya revisitée par son imaginaire : divinités hybrides, rituels, animaux totémiques et vision féminine du sacré. L’œuvre originale n’est certes pas prêtée. Mais l’’exposition évoque cette dimension mexicaine à travers des peintures, des sculptures, des documents et des amitiés (avec Remedios Varo, Kati Horna). Chez Carrington, le voyage n’est pas fuite, mais outil actif de réinvention permanente : l’artiste devient exploratrice de mondes parallèles, transformant rupture et migration en conquête alchimique.

L’exposition du Musée du Luxembourg offre ainsi une immersion totale dans l’univers radical de Carrington : un monde où le fantastique n’est pas évasion, mais outil de résistance et de transformation. Une occasion rare de redécouvrir une artiste qui, entre mythes anciens et psyché moderne, continue de hanter l’imaginaire contemporain.
INFOS
Leonora Carrington
19 Rue de Vaugirard
75006 Paris
Du 18 février 2026 au 19 juillet 2026
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