Nan Goldin au Grand Palais l’intime en film

Nan Goldin au Grand Palais l’intime en film. Première rétrospective française de Nan Goldin, « This Will Not End Well » transforme le musée en salle de projections immersives d’images fixes comme autant de films privés. Témoignage viscéral des années queer, du sida et des addictions, l’exposition fait écho à l’autofiction d’Annie Ernaux : un « je » qui devient mémoire collective.
Nan Goldin n’aime pas qu’on l’étiquette « photographe ». Trop réducteur. Elle se définit comme raconteuse d’histoires : « J’ai toujours voulu être réalisatrice. Mes slideshows sont des films faits d’images fixes. » Cette vision guide toute l’exposition, qui présente ses projections comme des expériences cinématographiques immersives, avec son, musique et rythme narratif. C’est là que réside sa « touch » : transformer des snapshots intimes en récits collectifs, en chroniques vivantes d’une époque et d’une communauté.

Art traumas et résilience
Née en 1953 à Washington D.C. dans une famille juive de classe moyenne, Nan Goldin grandit dans un environnement marqué par la répression sexuelle et émotionnelle.
À 11 ans, le suicide de sa sœur aînée Barbara (à 18 ans) la marque à jamais – un drame que sa famille tente de masquer. Ce choc devient le moteur de son œuvre : elle refuse que les autres racontent sa vie ou celle de ses proches. À 14 ans, la jeune Nan fugue, passe par des foyers, puis intègre une école alternative progressiste où on lui offre un Polaroid. La photographie devient son outil de survie : « Elle m’a donné une voix », dit-elle.
Obsédée par l’idée de préserver les liens et de conjurer la perte, elle documente son entourage – drag queens de Boston dès les années 70, puis la scène underground new-yorkaise des années 80 (post-punk, queer, sida, excès). La caméra sert à affirmer une identité marginale face à une Amérique conservatrice. Influencée par le cinéma vérité, Larry Clark, Diane Arbus, Jack Smith ou Guy Bourdin, Nan Goldin adopte un style snapshot brut, saturé de couleurs, sans distance : elle est dedans, participante, amante, amie.
Nan Goldin : une Annie Ernaux de la photographie?

© Nan Goldin
On pourrait comparer Nan Goldin à une sorte d’ Annie Ernaux de la réalisation – la « papesse de l’autofiction » passée au visuel. Comme Ernaux en littérature, qui transforme le « je » le plus intime en miroir social et générationnel (via une écriture plate, sans fioritures, sur l’avortement, la classe, la mort de la mère), Goldin puise exclusivement dans son vécu, son corps, ses amours, ses pertes pour raconter une époque entière.
Chez l’une, c’est le texte qui fixe le réel ; chez l’autre, ce sont des projections dynamiques, des slideshows musicaux qui font défiler la vie comme un film sans fin. Les deux refusent la fiction pure : elles structurent le matériau autobiographique en narration fragmentée, avec échos et répétitions, pour en faire un témoignage transpersonnel. L’intime devient politique : chez Ernaux, la mémoire d’une génération de femmes ; chez Goldin, une archive visuel des luttes queer, du sida, des addictions. Nan Goldin est par ailleurs accro aux opioïdes (dont l’OxyContin prescrite comme anti-douleur après une opération en 2014). Mais elle se sèvre et fonde ensuite P.A.I.N. pour combattre les Sackler (Purdue Pharma). Une famille puissante, à la fois mécène des grands musées et firme pharmaceutique toxique. Ses actions de protestations dans les musées la rendent encore plus influente.
Une scénographie en pavillons
L’architecte Hala Wardé a conçu un « village » de pavillons sombres dans le Salon d’honneur du Grand Palais, avec des entrées colorées qui tranchent sur l’obscurité. On circule d’un espace à l’autre, assis dans la pénombre, face à des projections. Un détail frappant : les mêmes images, les mêmes visages reviennent d’un pavillon à l’autre – un effet de redite qui peut dérouter, mais qui renforce le sentiment d’un grand journal fragmenté, interconnecté. Ça titille la curiosité, on recompose mentalement les fils narratifs.
L’ensemble a indéniablement un côté vintage : les photos datent surtout des années 80-90 (quelques pièces plus récentes), les décors, vêtements, attitudes sentent les années sida, la nuit queer, les addictions. Ce n’est pas un défaut – c’est ce qui fait le poids documentaire. On assiste presque à un film d’époque sur les luttes LGBTQ+, les drag queens, les communautés face au conservatisme répressif. Ces images deviennent un patrimoine visuel des résistances et des vulnérabilités queer, mi-document, mi-autofiction.
Quatre œuvres phares

The Ballad of Sexual Dependency propulse Nan Goldin sur le devant de la scène artistique artistique. Le document naît de projections de diapositives live dans des clubs et bars (dès 1979 au Mudd Club). C’est un slideshow musical (Velvet Underground, Nina Simone, etc.), un journal intime collectif de sa génération. Ce format « film fait d’images fixes » révolutionne la photographie : elle n’accroche pas des tirages, elle crée une expérience immersive, temporelle, émotionnelle. L’œuvre documente une communauté queer et bohème juste avant/après l’épidémie du sida ; beaucoup de ses sujets deviennent des fantômes, et ses photos des mémoriaux vivants.
Ce projet forge un genre : la photographie intime, autobiographique, militante, qui influence des générations (Ryan McGinley, Wolfgang Tillmans, etc.). Elle rend visible l’invisible, transforme le marginal en universel, et élève la vulnérabilité en beauté tragique.
The Other Side (1992–2021)


Un hommage vibrant à ses ami·e·s transgenres, photographié·e·s dès 1972. « Un livre sur la beauté et l’amour pour mes amis », dit-elle. Une célébration de la fluidité queer.
Sisters, Saints, Sibyls (2004–2022)

Présentée à la Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière, cette pièce triptyque part du suicide de sa sœur pour explorer le trauma féminin, la répression, les figures de saintes. Intime et universel.
Stendhal Syndrome (2024)

© Nan Goldin
Nan Goldin revisite six mythes des Métamorphoses d’Ovide en y insérant ses ami·e·s, mêlant portraits intimes, chefs-d’œuvre classiques et une bande-son envoûtante. Un moment où l’exposition transcende son ancrage vintage.
L’exposition est puissante par son contenu – résilience, amitié, amour au milieu des ruines –. Le vintage renforce son rôle de témoignage historique et émotionnel. On en sort secoué·e, avec des questions : ces images datées sont-elles devenues des archives militantes ? Une mémoire collective ? Une autofiction visuelle ?
Un rendez-vous majeur pour qui s’intéresse à la photographie contemporaine, à l’histoire queer ou aux récits de survie.
Photo d’ouverture : Self portrait at New-Eve’s, Malibu California, 2006 © Nan Goldin
INFOS
Nan Goldin, This Will Not End Well
Du 18 mars au 21 juin 2026
Grand Palais site : https://www.grandpalais.fr/en/program/nan-goldin-will-not-end-well
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