Deepfake mon amour – l’emprise à l’heure de l’IA

Deepfake mon amour – l’emprise à l’heure de l’IA. Yzabel Dzisky raconte son histoire, celle d’une victime de brouteur. Le drama, le pathos incarnent le livre dans la chair, tandis que le background renvoie à une actualité glaçante.
Dans un contexte où les arnaques sentimentales aux deepfakes se multiplient, le témoignage d’Yzabel Dzisky arrive à point nommé. Femme de 45 ans, scénariste et joueuse de poker, mère de trois enfants, l’autrice raconte comment elle se fait piéger par un brouteur qui usurpe l’identité d’un certain Murat.
Les sirènes du merveilleux
Deepfake mon amour interroge avec justesse le besoin de croire au merveilleux et la vulnérabilité affective face aux romances idéalisées. Il fait écho, sans jamais le citer explicitement, à David Hume et à sa critique de la « propension au merveilleux » dans L’Enquête sur l’entendement humain. Cette passion agréable pour l’extraordinaire nous rend particulièrement crédules quand le récit est trop beau pour être vrai. On y entend aussi en filigrane Schopenhauer, qui voyait dans l’amour l’expression la plus puissante de la volonté de vivre, cette ruse de l’espèce pour se perpétuer. Enfin, les deepfakes exploitent un terrain culturel déjà fertile, préparé depuis longtemps par la littérature fleur bleue et le roman chick lit.
L’intelligence artificielle au service du bluff
Ce qui rend l’histoire particulièrement glaçante, c’est la confrontation directe de l’autrice, psychologiquement fragile, à l’intelligence artificielle, outil sans pathos. Les deepfakes, ces technologies qui manipulent images et vidéos avec une sophistication croissante, permettent aujourd’hui de créer des visages, des expressions et même des conversations en « direct » avec un réalisme sidérant. Le brouteur ne se contente pas de textes ou de photos volées : il propose des échanges vidéo où l’homme idéal semble bien présent, vivant, réagissant en temps réel. L’autrice montre ces vidéos à ses amies, à ses enfants, qui, comme elle, sont bluffés – renforçant ainsi l’illusion collective.
L’IA amplifie ici de manière spectaculaire la propension humaine au merveilleux. Elle offre non plus seulement un récit idéalisé, mais une expérience sensorielle presque tangible : un regard brun qui accroche, un sourire qui semble sincère, une voix qui résonne. Le bluff devient quasi imparable. Même une scénariste rompue aux intrigues et une joueuse de poker experte en lecture psychologique se laisse submerger. La technologie comble les failles du doute avec une précision diabolique, rendant le désir de croire plus fort que jamais.
Plongée dans les méandres du déni
Ce qu’Yzabel Dzisky décrit avec une grande finesse, ce sont les mécanismes du déni. Les red flags s’accumulent : coïncidences troublantes (un chien, une fille et même un ex-mari partageant des prénoms ou noms avec le personnage inventé…). Ces détails devraient éveiller la méfiance, créer des sentiments contradictoires entre alerte intérieure et désir ardent de croire. Et ils le font. Yzabel Dzisky exprime avec justesse ces différents stades – le doute qui surgit, la volonté consciente ou inconsciente d’écarter les signaux – et la force avec laquelle on choisit parfois de continuer à rêver.
Et Deepfake mon amour le montre bien : personne n’est à l’abri. Cette propension va au-delà des genres : de nombreux hommes, y compris des professionnels accomplis, se font piéger par des profils féminins idéalisés.
Le livre offre également un regard humain, sans complaisance, sur la réalité des brouteurs : ces jeunes hommes d’Afrique de l’Ouest qui exercent souvent cette activité pour survivre ou financer leurs études.
Le récit est porté par une sincérité brute. Dans ce page-turner, on suit avec empathie la descente aux enfers de l’autrice – dépression, mécanismes de dépendance affective, manipulation progressive.
Pathos mon amour
Le livre constitue une mise en garde utile et concrète contre un fléau contemporain. Il permet de mieux comprendre comment les arnaques sentimentales, dopées par l’IA, exploitent un terrain culturel déjà fertile, préparé par des décennies de littérature fleur bleue et de romances idéalisées.
Pourtant, le récit manque cruellement de distance. On est rapidement noyé dans un pathos envahissant : apitoiement sur soi, dramatisation émotive constante, longueurs plaintives qui finissent par fatiguer. Le sujet, déjà largement traité dans de nombreux documentaires et fictions sur les romance scams, aurait gagné à plus de recul, d’ironie ou d’analyse froide. Au lieu de transcender le vécu individuel, le texte reste collé à l’émotion brute, ce qui affaiblit sa portée.
La fin, où l’autrice part pour Istanbul rencontrer le « vrai » Murat et tombe dans un nouveau coup de foudre fulgurant, laisse perplexe. On passe du drame de l’emprise à la romance idéale avec une rapidité qui interroge. L’autrice assume pleinement : « c’est mon histoire ». Entre tendresse et scepticisme, le lecteur sourit, se demandant si l’on est vraiment sorti du cycle ou si le besoin de merveilleux a simplement trouvé un nouveau visage, cette fois-ci « réel ».

INFOS
Deepfake mon amour
Yzabel Dzisky
21,00 € – mars 2026
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