Solaris : Chambord d’un solstice à l’autre

Solaris : Chambord d’un solstice à l’autre. Le photographe Robert Charles Mann présente une quarantaine de photos sténopées qui gravent la mémoire du temps comme le font les cernes d’un arbre. Entre gothique et Technicolor.
Le Château de Chambord a le goût des symboles. En 2022, le domaine invitait le plasticien Pablo Reinoso en résidence pendant trois mois … durée du séjour de François 1er. En 2024, il s’attache à un autre temps : les solstices. Chambord convie le photographe Robert Charles Mann à séjourner pendant six mois – du solstice d’hiver 2024 (21 décembre) au solstice d’été 2025 (21 juin). Ses 43 appareils sténopés artisanaux, posés sur les toits du château et dans la forêt, ont laissé le soleil, les nuages, les brumes, les oiseaux et les arbres imprimer directement leurs traces sur du papier photosensible.
La solarigraphie : quand la lumière écrit le temps

Pas de déclencheur, pas d’objectif, pas de montage : une unique exposition continue en solarigraphie, technique extrême de photographie sténopé (pinhole photography).
Robert Charles Mann conçoit lui-même ses caméras à partir de matériaux simples et souvent recyclés. Il transforme des objets du quotidien en instruments poétiques : boîtes de bonbons, boîtes de café, boîtes de whisky ou autres contenants métalliques. Il perce un minuscule trou (le sténopé) dans la boîte, place à l’intérieur une feuille de papier photosensible argentique, puis scelle le tout de manière étanche à la lumière.
Ces caméras rudimentaires, fixées en hauteur ou dans la forêt, sont orientées vers le ciel. Pendant six mois entiers, elles capturent sans interruption le mouvement apparent du soleil. Chaque jour, le soleil trace un arc lumineux sur le papier. Au fil des saisons, ces arcs se superposent, créant des courbes complexes qui enregistrent non seulement la course du soleil, mais aussi les variations de luminosité, les passages nuageux, les brumes et même le vol des oiseaux.
Le résultat est une image unique, non composite, où le temps se grave littéralement : comme les cernes d’un arbre qui portent la mémoire des saisons, des sécheresses et des pluies. Chaque arc solaire condense une demi-année de mouvement céleste, chaque courbe devient une mémoire du ciel.

Une colorisation magistrale
De retour en studio, Robert Charles Mann scanne ces empreintes uniques et les sublime par une colorisation délicate et maîtrisée – un geste qui demande à la fois l’œil du photographe et la sensibilité de l’artisan.
Ancien collaborateur d’Hollywood et tireur pour les plus grands photographes américains (Herb Ritts dont il a dirigé le studio pendant deux ans, Helmut Newton, Mary Ellen Mark, Peter Lindbergh, Dennis Hopper…), il transforme ces documents cosmiques en visions poétiques. Depuis 2008, Robert Charles Mann travaille également comme tireur photo personnel de Brad Pitt. C’est d’ailleurs dans ce sillage qu’il a composé plusieurs musiques de films, dont The Aerialist et Espions, nommé au César du Meilleur Premier Film, et a collaboré à la BO d’Ad Astra avec Brad Pitt, nommé aux Grammy Awards.
Les arcs de couleurs : une palette entre science et poésie

Les couleurs qui apparaissent ne sont pas celles du ciel au moment de la prise de vue, mais le résultat des réactions chimiques du papier exposé de manière extrême (solarisation, humidité, variations de température).
Les tons chauds (variations intenses autour du rouge, orange et doré) évoquent souvent l’énergie, la lumière puissante et les périodes les plus ensoleillées. Ils donnent une dimension presque sacrée ou incandescente aux arcs, comme un feu céleste.

Les tons froids (bleus profonds, bleu magenta cristallin, mauve, cobalt) apportent une dimension spectrale, gothique et contemplative. Ils traduisent les périodes plus douces ou brumeuses, les jours nuageux, ou les moments où la lumière est plus diffuse. Le bleu magenta en majesté crée une atmosphère mystérieuse et cosmique.
Un Chambord spectral et intemporel

À l’intérieur du château, l’exposition baigne dans une musique originale composée par le photographe. Une partition qui évolue sans cesse en écho aux mouvements des astres qui se retrouvent dans les arcs des solarigraphies. Une façon de prolonger le vertige temporel au-delà de l’image.

Résultat : des images spectaculaires, parfois gothiques et spectrales, toujours profondément abstraites et atmosphériques. Mais aussi des œuvres en dialogue avec celles d’anciens résidents. Comme cette grande chouette de Lionel Sabatté posée comme une évidence près d’un étang. Une autre vigile du temps. D’un temps beaucoup plus lointain. Le sculpteur aurait découvert un petit ossement de dinosaure alors qu’il travaillait à sa Chouette selon la légende de l’atelier.
L’exposition Solaris est une méditation visuelle sur le temps, la lumière et la nature. Chambord réinventé, hanté par le temps qui passe, comme si le château lui-même portait les marques invisibles des siècles. À voir absolument !
Pour prolonger l’expérience, le catalogue de l’exposition, Solargraphs est publié par Hemeria et disponible à 59 euros
INFOS

Exposition SOLARIS
Robert Charles Mann
Domaine national de Chambord au deuxième étage
Jusqu’au 21 juin 2026
Coproduite par la galerie Capazza
L’exposition est comprise dans le billet d’entrée : plein tarif 21 € ; tarif réduit 18,50 € ; gratuit pour les moins de 18 ans et pour les moins de 26 ans ressortissants de l’Union Européenne.
Horaires d’ouverture :
– du 20 au 27 mars : 9h – 17h ;
– du 28 mars au 21 juin : 9h – 18h.
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