La Nature n’est pas un décor : Monet bousculé par 8 artistes contemporains

La Nature n’est pas un décor : Monet bousculé par 8 artistes contemporains. La Maison Caillebotte expose une série de regards, sensibles ou intellectuels, inspirés du maître de l’impressionnisme. Du feu cosmogonique d’Evi Keller aux empreintes aquatiques de Malgorzata Paszko en passant par les paysages blessés de Ronan Barrot, les déclinaisons de l’effet Monet ne cessent de surprendre.
Par Léonore Cottrant
« Le parc de la Maison Caillebotte, paysage à l’anglaise, est un décor. Or le Monet des post-Nymphéas, auquel nous nous attachons à l’occasion du centenaire de la disparition, le peintre en rupture, ne voyait justement pas la nature comme un décor » rappelle Valérie Dupont-Aignan, la directrice de la propriété.
C’est donc une exposition « mise en abyme » que la directrice et ses équipes ont préparée pendant un an. Dans ce jardin où Gustave Caillebotte a exercé son regard, où il correspondait avec Monet sur le paysage, la botanique -deux de leurs passions communes-, dans ce parc que Monet aimait et dont il a pu s’inspirer pour le pont japonais de Giverny, se tient une proposition curatoriale qui questionne le concept de nature-décor.

De différentes manières. « Les artistes sélectionnés se sont emparés de l’effet Monet de trois façons. Par la citation, par l’allusion, et enfin par le compagnonnage » estime Valérie Dupont-Aignan.
Dans la Ferme de l’Ornée, l’exposition s’ouvre sur un portrait du maître au jardin puis sur un dialogue entre deux de ses tableaux (Le bassin aux nymphéas et le Saule pleureur) et des « intimités lumineuses » signées Jacques Truphémus.
La scénographie met ensuite en regard deux approches, a priori radicalement opposées, mais qui se complètent : le feu d’Evi Keller et l’eau de Malgorzata Paszko.
Evi Keller : Matière-Lumière

Plasticienne allemande installée à Paris, Evi Keller superpose des films plastiques qu’elle brûle, gratte, expose aux éléments — y incorporant pigments, minéraux et « les cendres de mes propres poèmes consumés » précise l’artiste. Ses fresques monumentales surgissent des profondeurs des grottes pour s’élancer vers un futur incandescent. Se dessine alors un paysage à la fois mouvant et pétrifié dans le feu, un parchemin qui brûle et touche au sacré. C’est à la fois très éloigné de Monet, et pourtant au plus près de ses expérimentations de la dernière période : la rupture des Nymphéas, ce même vertige de la couleur et de la matière poussés jusqu’à la dissolution du motif.

Malgorzata Paszko : L’empreinte et la brume

Peintre franco-polonaise installée en Normandie, Malgorzata Paszko s’inscrit dans l’héritage des impressionnistes tout en affirmant une vision très personnelle du paysage. Sa technique est née d’un hasard fondateur. « En relevant une toile posée au sol, j’ai découvert que l’empreinte laissée sur le lino en dessous était artistiquement plus puissante que la toile elle-même. Tout part de là » explique l’artiste. « Je travaille désormais sur toile brute, avec une peinture très diluée qui traverse plusieurs couches de tissu. J’ai recours aux pliages pour créer des réserves ». La nature qu’elle décrit est d’autant plus mouvante, changeante, la lumière devient l’unique sujet. Ses camaïeux de bleus, entre abstrait et herbier, installent un dialogue aérien et méditatif avec Monet : même obsession des reflets, même dissolution du motif dans la lumière. Mais là où Monet construisait, Malgorzata Paszko laisse s’infiltrer jusqu’aux brumes.

Au deuxième étage, le paysage devient cicatrice, la couleur porte le poids de l’Histoire. Ronan Barrot et Markus Lüpertz dialoguent dans la douleur et la mémoire.
Les paysages blessés de Ronan Barrot

Chez Ronan Barrot, le paysage est une matière vivante, dense, presque organique. Né dans le Vaucluse, formé à l’École des Beaux-Arts de Paris puis dans l’atelier de Georg Baselitz à Berlin, il puise autant chez Goya que chez Monet. Et c’est indéniablement Goya que l’on ressent : ces arbres tordus, ces ciels absorbés, cette inquiétude sourde qui traverse la matière épaisse. Le geste est physique, engagé, presque violent. Le lien avec Monet est là, mais intellectuel (la liberté du paysage, le refus du motif figé) plutôt que charnel. Comme il le dit lui-même : « La nature n’est pas un décor, c’est une ère où quelque chose advient ».

Markus Lüpertz : Le paysage comme mémoire blessée

Figure majeure du néo-expressionnisme allemand né en 1941, Markus Lüpertz, présent au MoMA et dans les grandes collections internationales, strie ses paysages de barbelés : une évocation indéniable des camps. Il y glisse des crânes blancs près de bandes rouges, vanités modernes qui rappellent la puissance de destruction de l’homme. Le paysage devient mémorial, pressant, habité par les spectres. La couleur y mène une guerre contre la rudesse et l’obscurité, sans jamais trancher. Indéniablement le fil rouge de toute son œuvre depuis les années 60, des séries dithyrambiques aux paysages d’aujourd’hui. Le lien avec Monet est le plus intellectuel de l’exposition — mais aussi le plus politique, et peut-être le plus troublant.

Toujours à l’étage, on découvre également le plus freestyle des regards sur Monet.
Charlotte de Maupeou : le street art en pleine nature

Charlotte de Maupeou est une peintre française née en 1973, diplômée de l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris et membre de la Casa de Velázquez à Madrid. « Je vis dans la Sarthe, immergée dans la nature avec mon compagnon agriculteur » explique l’artiste. C’est précisément cette vie au cœur des champs qui nourrit son geste. Sa méthode ? « Je guette le printemps. Puis je charge ma voiture, thermos de colle chaude glissé parmi les pinceaux et les pigments, et j’arpente les prairies environnantes. Sans chevalet, à genoux, je pose ma « toile » en plein champ, touille la matière, la répand, la modèle. Ensuite je reste aux aguets de ce qui advient ».

Une street artiste, en somme. Sauf qu’à la place de la bombe, elle a le pinceau, et qu’à la place du béton, elle a l’herbe et le coquelicot. Le temps fait le reste. Les œuvres sont présentées en diptyques modulables. Le lien avec Monet est là : la peinture hors de l’atelier, le geste en immersion totale dans la nature. C’est l’esprit même du plein air impressionniste, revisité avec une énergie et une liberté résolument contemporaines.
Le choix des artistes
Deux autres artistes complètent le parcours. On reste perplexe sur ces deux choix. Éric Desmazière, virtuose absolu de la gravure, livre un travail d’une précision presque maniaque qui contraste violemment avec la gestuelle libérée des autres. Quant à Youcef Korichi, ses toiles poétiques et vaporeuses apportent une douceur un peu trop sage qui peine à résister au Monet rugueux et tardif que l’exposition met en avant.
On a le sentiment que la commissaire a voulu cocher une case « diversité des médiums » plutôt que de maintenir une vraie tension avec l’œuvre de Monet. Dommage.
D’autres regards auraient, selon nous, magnifiquement enrichi le dialogue. On pense notamment à Claire Illouz et ses paysages des marges, mordants témoignages des errances contemporaines, un regard sur l’invisible qui dit tant du visible. Ou encore à Raphaëlle Peria avec ses fleurs organiques et puissantes qui font écho aux nymphéas tout en dialoguant avec Twombly.
Reste que La nature n’est pas un décor – De Monet aux artistes contemporains, est une exposition sensible et bien pensée. Yerres, à une trentaine de kilomètres de Paris, est aussi une jolie idée d’escapade. Évasion expo mais aussi découverte de la maison où a vécu Gustave Caillebotte entre 1860 et 1879. Il y réalisa 80 toiles inspirées par le parc … dont il transcenda le décor.
INFOS
La nature n’est pas un décor – De Monet aux artistes contemporains
Du 8 mai 2026 au 18 octobre 2026
À La Ferme Ornée, 8 rue de Concy 91330 Yerres
Site : Maison Caillebotte
La Maison Caillebotte est actuellement ouverte tous les jours sauf le lundi de 14h à 18H30
Plein tarif : 12 € ; Tarif réduit 10 € : Etudiant – Pass Education – Demandeur d’emploi – Agent du Ministère de la Culture – Membre ICOM/ICOMOS ; Gratuit : Moins de 18 ans
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