Château du Plessis-Brion : le pari de l’art contemporain

Château du Plessis-Brion : le pari de l’art contemporain. La galerie Bayart a transformé le monument Renaissance en espace d’exposition accueillant une cinquantaine d’œuvres, principalement des sculptures monumentales, intra muros et dans le parc de 12 hectares. Visite de la nouvelle exposition, Sculptures.
Léonore Cottrant
Au Château du Plessis-Brion, l’art contemporain prend ses quartiers dans l’histoire.
À seulement une heure de Paris et dix minutes de Compiègne, l’édifice construit fin XVe-début XVIe par Jean de Poumereux, officier de François 1er, n’est certes pas le plus célèbre des monuments historiques de l’Oise. Impossible toutefois de nier sa singularité. Rare château Renaissance du département, classé, il cumule les couches du temps : tours fortifiées coiffées de poivrières, douves, caves voûtées d’origine mérovingienne, façades de briques à motifs, larges baies et porte sculptée. Le tout dans un parc de 12 hectares — plan d’eau, forêt, fossés, îlot — en lisière de la forêt domaniale de Laigue.
Galerie Bayart s’installe au Château du Plessis-Brion

Autrefois ouvert au public à certaines dates, la château a changé de vocation depuis l’installation de galerie Bayart en 2022.
Un choix doublement stratégique. La galerie manquait en effet cruellement d’espace pour stocker son important fonds d’œuvres monumentales. Elle l’a indéniablement trouvé avec cet édifice aux volumes impressionnants (environ 1 000 m2) et 5 mètres de hauteur sous-plafond au rez-de-chaussée et au premier étage. D’autre part, le château offrait un écrin idéal pour recevoir les collectionneurs dans des conditions particulièrement privilégiées. Invités sur créneaux horaires, ils partagent goûters gourmands ou dîners avec les artistes et les propriétaires, dans une atmosphère aussi intime qu’exclusive. Pour l’inauguration de la nouvelle exposition annuelle, elle les a ainsi accueillis le week-end de la Pentecôte et va renouveler l’expérience les 6 et 7 juin prochains.
Dans la tête des artistes

On commence par le haut. Au troisième étage, Christophe Hardyn (Studio Hyptik) a conçu une caverne immersive d’un rouge très intense, le rouge du sang, des pulsations, de l’intérieur du corps. Une musique rythmée bat comme un cœur. On est littéralement « dans la tête d’un artiste ». Et c’est bien l’intention du scénographe : faire déambuler les visiteurs dans la tête des artistes exposés. Un hommage en rythme et en couleur. « Les parois synthétiques de cette grotte sont ponctuées de dessins réalisés en direct » explique Christophe Hardyn « Les visiteurs, munis d’une petite lampe, les déchiffrent dans la pénombre. Un moyen de les retenir un peu plus longtemps près des œuvres ».
Au deuxième étage, au milieu d’un couloir, Patrick Villas, sculpteur et peintre de la figure animale, travaille en direct, répond parfois aux questions, laisse voir le geste. Une autre scénographie reconstitue son atelier. L’artiste belge travaille par accumulations et frottements successifs, laissant apparaître une matière dense et stratifiée, à la fois physique et lumineuse.

Plus loin, Bruno Mallard — ancien illustrateur notamment pour le Wall Street Journal et le Washington Post, ancien professeur et « ancien » artiste numérique— fait de même.
« J’ai redécouvert le dessin en enseignant. C’est ce qui me plaît aujourd’hui. Je travaille à partir du paysage réel, puis je « fantasme » par strates. Techniquement, j’utilise un simple crayon pour amplifier les contrastes et la lumière. En noir et blanc et sur un support de bois».

Ce que les murs retiennent


Les œuvres sont installées dans les chambres, couloirs, salons. Alors on circule, on s’assoit sur de profonds et luxueux sofas, on aimerait dormir dans les lits, on contemple dans un cadre en cours de restauration. C’est précisément cette superposition — l’art neuf sur le temps ancien — qui donne sa texture à l’expérience.

La rencontre la plus étonnante est peut-être celle des sculptures de Massimiliano Pelletti avec les papiers peints d’époque. Ses matériaux — onyx, quartz blanc ou rose, marbre veiné — dialoguent de façon presque organique avec les arabesques des papiers peints « historiques ». Les veines de la pierre répondent aux motifs du mur. Résultat : une harmonie visuelle et temporelle assez décalée.

Ailleurs, une œuvre de Bernard Pras arrête net. Rien ne ressemble à rien — un amas hétéroclite de matériaux de récupération, des dizaines de petits objets entassés. Puis on trouve le bon angle. Et la tête de Van Gogh apparaît, entière, saisissante. Belle maîtrise de l’anamorphose. Op art x Arcimboldo.

On retient enfin la force, parfois la violence, qui se dégage des grands formats noir et blanc de Yoann Merienne qui revisite les maîtres anciens.

Un riche parcours sculptural, dedans et dehors
À l’extérieur, le parcours sculptural s’intègre magnifiquement au paysage : grandes tables avec fruits de saison sous les arbres, sofas à l’ombre des frondaisons — idéaux contre la canicule —, et œuvres de six sculpteurs qui semblent avoir poussé là, entre les fossés et les lisières.

Au milieu de hautes herbes, deux guerriers se font face. David défie Goliath. Ou l’inverse. À la fois immobiles et tendues comme des arcs. Deux œuvres signées Christophe Charbonnel qui aimantent. Le sculpteur convoque la Préhistoire, le primitif et la mythologie dans des figures de bronze chargées d’une puissance archaïque.

On s’enfonce dans les sous-bois et, le long de l’Oise, voici, tout en grâce, les figures juvéniles de Mario Dilitz. Le sculpteur autrichien taille dans le bois des formes épurées et monumentales. Près de l’eau on retient L’enfant au Requin, dans une clairière Le Boxeur.
Retour vers le château, près des douves, cette fois-ci. On frôle une panthère qui s’étire (Patrick Villas) avant de croiser le regard aigu d’Oros I et II qui campent sur le chemin de ronde. La présence, toujours, signée Christophe Charbonnel.

La vague qui vient
Ce que fait la Galerie Bayart au Plessis-Brion s’inscrit dans un mouvement plus large, qui a pris de l’ampleur depuis une quinzaine d’années. Si les grands châteaux emblématiques — Versailles, Fontainebleau, Compiègne, Chantilly — accueillent régulièrement de l’art contemporain sous forme d’événements ponctuels ou de partenariats officiels, on observe de plus en plus de galeries privées et de collectionneurs qui investissent des châteaux de taille modeste, souvent Renaissance ou postérieurs, pour en faire des espaces d’exposition permanents, des parcours de sculptures, des lieux de résidence.
Du Château de Boisgeloup au donjon de Vez
Nous suivons ce mouvement depuis plusieurs années.
Ainsi à quelques kilomètres de là, en pays Valois, le Donjon de Vez — vestige médiéval du IXe siècle — abrite la collection privée de Philippe Briest, président d’Artcurial. Un Sol LeWitt déploie sa géométrie sur quatre murs, des vitraux de Buren illuminent la chapelle, Kengo Kuma et Odile Decq ont installé leurs cabanes dans les arbres du parc. Lee Ufan y a aussi sa place. Ce n’est pas une galerie : c’est une collection habitée, dans un lieu qui l’est depuis mille ans. (Lire notre reportage : Donjon de Vez, art, hommes et cabanes)
Plus singulier encore : le Château de Boisgeloup, à Gisors, dans l’Eure. Ancien atelier de sculpture de Picasso, il appartient aujourd’hui à la Fundación Almine y Bernard Ruiz-Picasso. Ici, la relation entre art et patrimoine n’est pas une stratégie — elle est constitutive. Quand l’artiste britannique George Rouy y a exposé ses corps flous et charnels, inspirés de Bacon, dans la chapelle où cohabitent vierges et chemins de croix, le dialogue était organique. (Lire notre reportage : Art George Rouy, les chairs floues)
Ces trois lieux — Plessis-Brion, Donjon de Vez, Boisgeloup — dessinent des approches différentes d’une même conviction : que l’art contemporain gagne, parfois, à sortir du white cube, et que les lieux chargés d’histoire n’attendent souvent qu’une chose pour revivre — qu’on leur confie quelque chose de vivant. Reste à savoir pour qui.
INFOS
Château du Plessis-Brion : le pari de l’art contemporain.
Château du Plessis-Brion
2 rue de l’Eglise, 60150 Le Plessis-Brion
Le Château du Plessis-Brion n’ouvre ses portes que sur rendez-vous.
Les week-ends de la Pentecôte ainsi que les 6 et 7 juin sont dédiés à l’inauguration de la nouvelle exposition avec des créneaux réservés aux collectionneurs.
Pour le reste des visites, si vous êtes collectionneur, il faut contacter directement la Galerie Bayart.
Site de la galerie Bayart
