Tapisserie Aubusson : George Sand tissée dans la modernité

Tapisserie Aubusson : George Sand tissée dans la modernité. Françoise Pétrovitch livre une œuvre de 23 mètres qui mêle l’univers de l’aquarelle à celui de la toile, les arts plastiques à la littérature, le savoir-faire des lissières à l’imaginaire de la plasticienne.

La Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson confirme son ancrage dans la création contemporaine. Après une tapisserie hommage à l’univers de Tolkien, puis une série autour de Miyazaki et du Studio Ghibli, elle confie à l’aquarelliste Françoise Pétrovitch une œuvre monumentale autour de George Sand, dont on célèbre cette année les 150 ans de la disparition. Trois univers radicalement différents, fantasy anglo-saxonne, animation japonaise, littérature française, mais un même pari : convoquer les grands imaginaires du monde pour tisser la modernité d’un art vieux de plusieurs siècles.

Une mise en regard : littérature et art plastique

« C’est une mise en regard, l’art plastique face à l’art de la littérature », précise l’aquarelliste. Pour s’emparer du sujet, Françoise Pétrovitch a beaucoup lu. « Je ne connaissais pas vraiment George Sand. Je me suis donc plongée dans l’œuvre, que je n’ai pas entièrement appréhendée, évidemment. Trop vaste. J’ai retenu le goût de la nature, le côté « lanceuse d’alerte » environnementale, et aussi le côté « féministe » d’une autrice qui s’est affranchie de tous les carcans. »
Mais l’artiste a délibérément choisi de ne pas s’arrêter aux clichés : « Je n’ai pas voulu me focaliser sur la femme aux cigares, la femme qui s’habille en homme, la femme aux amants. J’ai privilégié l’imaginaire et la résonance avec les grandes questions contemporaines. »

Une œuvre monumentale : 23 mètres en cercle ouvert

Tapisserie George – vue de l’exposition

Ce n’est pas la première incursion de Françoise Pétrovitch dans le textile : des broderies sur nappes dans les années 1990, un rideau de scène monumental pour l’opéra de Rouen, une tapisserie « Paul » pour le Mobilier national. Le fil conducteur existe, même s’il n’avait jamais atteint cette échelle.
Les lissières ont travaillé plus de deux ans (entre 2024 et 2026) pour réaliser cette tapisserie de 23 mètres de long sur 2,15 mètres de haut, présentée sous forme de cercle ouvert : un parti pris formel qui invite le visiteur à entrer dans l’œuvre par n’importe quel point.

De Nohant au théâtre des idées

Détail tapisserie George – Nohant – vue de l’exposition

La tapisserie George s’ouvre sur Nohant. Non seulement le domaine de l’enfance, mais la demeure où Aurore Dupin, future George Sand, reviendra toujours, recevant ses amis et rayonnant dans toute la région. C’est là qu’elle a grandi, élevée par une grand-mère érudite qui lui a transmis le goût de la littérature, des sciences et de la nature. Un domaine qu’elle avait dû abandonner à son mari lors de son départ à Paris, et qu’elle a racheté avec l’argent de son premier livre, Indiana.
La tapisserie se referme sur le théâtre que son fils Maurice avait créé sur place. Françoise Pétrovitch le transforme en un petit théâtre reflet à la fois des mondanités parisiennes et du bouillonnement d’idées du XIXe siècle, avec Musset, Chopin, Mérimée et les autres.

Détail tapisserie George – théâtre de Nohant – vue de l’exposition

La nature, la métamorphose, La Mare au Diable

Détail tapisserie George – La Mare au diable – vue de l’exposition

Entre ces deux pôles, la tapisserie raconte largement la nature : papillons, chenilles, symboles de métamorphose. « George Sand s’est elle-même métamorphosée, d’écrivaine provinciale qui écrivait dans un petit placard de la chambre de ses enfants, en femme reconnue et émancipée », souligne l’artiste.


Françoise Pétrovitch entend éviter les clichés mais concède quelques attributs emblématiques. : un vernis rouge aux ongles et une cigarette à la bouche (photo d’ouverture).

L’œuvre convoque aussi La Mare au Diable : il y a du merveilleux, du fluide, quelque chose d’insaisissable qui traverse l’ensemble. Un ruban d’eau serpente au bas de la tapisserie, renvoyant toujours à l’atmosphère liquide et humide de l’œuvre de Sand.

Détail tapisserie George – papillons symboles de métamorphose – vue de l’exposition

Le défi technique : de l’aquarelle à la toile

Détail tapisserie George – chevelures – vue de l’exposition

Les longues chevelures qui ressemblent à des vagues, les couleurs qui mêlent pastels et noir profond, le grand mouvement circulaire : tout évoque l’univers liquide de l’aquarelle. « Le défi était de passer d’un univers liquide à son exact opposé : la toile, la fermeté », note l’artiste.
Un défi partagé avec les lissières, au terme d’un long dialogue entre les esquisses de Françoise Pétrovitch, le travail de la cartonnière – qui établit le carton, reproduction grandeur nature intégrant la transposition des couleurs -, de la peinturière et enfin les lissières, qui travaillent à partir de ce carton.

Détail – tapisserie George – vue de l’exposition


Plus de deux ans pour que l’aquarelle devienne tapisserie, que le liquide devienne toile, que l’éphémère devienne monument. Plus de 8 000 heures de tissage. Le montant total de la commande s’élève à 750 000 euros, financés par les acteurs publics (DRAC, ministère de la Culture) et le mécénat privé (fondation Agir2R). « 400 000 euros reviennent aux tisseuses », précise le directeur de la Cité internationale de la tapisserie, Emmanuel Gérard.

Immersion dans les coulisses de la tapisserie

Françoise Pétrovitch, les lissières et l’équipe de la Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson – crédit Zoé Forget


Pour vraiment prendre conscience de la complexité du travail, il faut se rendre sur le parcours dédié à la fabrication. On y découvre les différents matériaux utilisés : laine, mohair, soie, soie bouclée, laine bouclée, lin, bambou… Par ailleurs on se familiarise avec les différentes étapes de la confection et de la validation d’une tapisserie : la maquette réalisée par l’artiste, la phase d’interprétation (dialogue entre l’artiste, les teinturières, les cartonnières), enfin l’examen des échantillons venus des manufactures. On découvre la fabrication des cartons avec leurs inscriptions cryptiques et innombrables qui renvoient aux couleurs et aux techniques. Le défi pour la tapisserie George était notamment de rendre les effets de l’aquarelle : des coulées, des teintes complexes. Six fils sont parfois nécessaires pour traduire une couleur. Les fils sont rassemblés sur des échevettes. Le nombre de couleurs semble souvent astronomique. Plus de mille au total.

Ouvrage sur métier à tisser

Carton et fils

Des origines flamandes à une renaissance contemporaine

La tapisserie d’Aubusson puise ses racines dans les Flandres dès le XIIIe siècle. Spécialisée dans la basse lice, elle connaît un âge d’or du XVIIe au XIXe siècle et conserve une forte vitalité jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. L’après-guerre marque le déclin de l’activité. Un déclin lié à la fin des commandes d’État et à la difficulté d’Aubusson à s’adapter aux nouvelles formes artistiques de l’époque.
Inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO depuis 2009, la tapisserie d’Aubusson franchit une nouvelle étape avec l’ouverture de la Cité internationale de la tapisserie en 2016 qui initie une politique ambitieuse de commandes contemporaines. Avec cette œuvre monumentale consacrée à George Sand, la Cité confirme son pari : faire dialoguer un savoir-faire ancestral avec les grands imaginaires d’aujourd’hui.

Aubusson, une marque qui rayonne dans le monde

Achitaka soulage sa blessure démoniaque 2022 Hayao Miyazaki, image du film Princesse Mononoké – vue de l’exposition

Aubusson est bien plus qu’un lieu : c’est une marque et un savoir-faire reconnu internationalement. Les tapisseries voyagent dans des lieux prestigieux en France (Collège des Bernardins, Grand Palais …) et dans le monde. Au Japon notamment lors de l’exposition universelle d’Osaka en 2025. « Princesse Mononoké, œuvre tirée de notre travail sur L’imaginaire de Hayao Miyazaki a été vue par près de 4 millions de visiteurs. Notre record de vues pour une tapisserie » précise Emmanuel Gérard.

La tapisserie George devrait elle aussi voyager, avec une présentation notamment prévue à Varsovie, en écho au lien intime entre George Sand et Chopin.

Françoise Pétrovitch

Depuis les années 1990, Françoise Pétrovitch s’est imposée comme une figure de la scène artistique française. Dessin, céramique, lavis, estampe, peinture, vidéo, elle pratique les techniquese. C’est toutefois le dessin qui reste au cœur de son œuvre. Un monde ambigu, traversé par l’intime, la disparition, la cruauté, peuplé d’animaux, de fleurs et d’êtres à la lisière du rêve et de l’inquiétude.

Son travail est présent dans les grandes collections publiques : le Centre Pompidou, le MAC VAL, le National Museum of Women in the Arts à Washington. Il lui a valu des expositions monographiques en France et à l’étranger. En 2018, elle est la première artiste contemporaine à bénéficier d’une exposition personnelle au Louvre-Lens. Plus récemment, elle a investi la Galerie des enfants du Centre Pompidou et le West Bund Museum à Shanghai avec de monumentaux wall drawings.

INFOS

Cité internationale de la tapisserie Aubusson

Rue Williams-Dumazet
23200 Aubusson

Tarif plein : 9,50€ Tarif réduit : 6,50€

Jusqu’au 20 septembre 2026

Horaires : tous les jours sauf le mardi de 09h30 à 12h et de 14h à 18h

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