Critique Croire au code Sarah Tadlaoui

Critique Croire au code Sarah Tadlaoui. La descente aux enfers d’une jeune experte en IA doublée d’une poésie de l’algo. Issue d’un milieu modeste, la narratrice gravit les échelons d’une licorne de la tech. Une position de funambule au-dessus d’un précipice : d’un côté les codes sociaux, de l’autre les codes patriarcaux de l’entreprise. Au-delà, la création d’une langue.

Codes sociaux et plafond de verre

Croire au Code, de Sarah Tadlaoui, résonne comme un témoignage. L’autrice, après avoir été diplômée de l’université de Columbia (New York), a notamment intégré l’unité d’Intelligence artificielle de Google. Bilan à nuancer : dans ce premier roman, écrit à la première personne, les promesses de la tech s’avèrent toxiques.

Elle y est docteure en intelligence artificielle, spécialiste de la maintenance prédictive. Après cinq entretiens d’embauche et un gros coup de culot, elle intègre une grande start-up (500 personnes). Tout va bien, tout est géré. Puis, les exigences se font de plus en plus fortes et rapides comme les beats de techno sur lesquels elle se défoule. De plus complexes et ineptes surtout. Le capital règne sur la tech et en fait un monde kafkaïen.

Narcissico-tech

C’est également un univers d’égos autour du baby foot. L’entreprise suinte le narcissico-tech. Daniel, le boss, a le charisme manipulateur et impitoyable. Autour de lui, ses lieutenants, les « Mousquetaires » commerciaux, se déchaînent en virilisme privé et testostérone entrepreneuriale. Tout est bon pour le biz. Rien d’original, certes. Mais voilà un nouveau coup de pied dans la fourmilière de la RSE et de la coolitude. On fera ainsi comprendre à la narratrice que, malgré ses compétences, elle sera toujours celle qui a été recrutée pour satisfaire le quota « diversité ». De son côté, Alice, la blonde directrice de la communication, amie de la narratrice, subit une discrimination de genre : elle est celle qui sert à commu « niquer ».

« Le jeu du Fuck Marry Kill appliqué aux opérations de la boîte, vous comprenez ? Tu choisis de la baiser, de la tuer ou de l’épouser. Si l’activité est sexy et pas chère, on s’amuse, on promet rien, on investit rien, c’est un Fuck. La ressource est coûteuse et ne rapporte pas la valeur espérée ? On liquide, on démolit, on Kill. Dites-vous bien que ce que l’on garde dans le backlog, c’est ce qu’on est prêt à se taper tous les jours, jusqu’à ce que la banque nous sépare » (p. 231)

La narratrice s’accroche, code et apprend les codes, s’optimise comme un algo qui se tend vers un but.

« Je suis collaborative (je comprends, j’écrivais aussi du code avant), je suis proactive (je propose des solutions car/) »

Peu importe, le plafond de verre des tours de La Défense est traître sous ses fausses transparences et les algorithmes initialement salvateurs vont devenir des mâchoires à broyer les ambitieuses.

« Bring your big guns to the table, avait dit Kennedy, amenez l’artillerie lourde, les gros calibres, les tireurs d’élite » ( p.171)

Transfuge de classe

La narratrice doit aussi percer un autre plafond de verre : celui des classes. Pas facile d’être transfuge, elle l’apprend avec la famille de Tristan, son amour aristocratique. Celui qui a l’aisance de qui a les clés des codes. Celui qui veut craquer le code de la narratrice pour en faire de la poésie. Là aussi, le plafond de verre est blindé. Les parents, entre surprise et résignation, lui indiquent qu’elle est d’ailleurs et que c’est une évidence. Tristan, toujours parfait, toujours à l’aise, entre Venise et manoir, entre diplomatie européenne et curiosité de l’ailleurs, fait encore plus douloureusement ressentir à la narratrice qu’elle est, effectivement, d’ailleurs.

« Les parents de Tristan parlent depuis leur chez-eux, un chez-eux auquel ils sont persuadés que je brûle d’appartenir, auquel je ne pourrais que vouloir appartenir, invitée dans leur auguste salon, patientant dans l’antichambre, la joue pressée contre la porte, avant de pouvoir accéder à / »(p. 254)

Fusion des codes : poésie de l’algo

L’autrice commence par jouer l’opposition, assez convenue, entre poésie x culture classique et jargon tech. Deux mondes (aristocratie ancestrale et tech d’un côté, immigration et prolétariat de l’autre) s’entrechoquent.

Les lettres de Tristan et les signes de l’héroïne peuplés de /, de 1, de parenthèses, d’italiques… Heureusement pour le roman, et pour le lecteur, elle transcende la dichotomie et percute les deux langues dans un même souffle narratif. Plus, Sarah Tadlaoui peut alterner trois régimes de langue dans une même page. (p. 205)

D’abord, une langue poétique et sensorielle afin de décrire un malaise physique : « des rouleaux qui roulent dans le ventre », « une vapeur étrange se répand dans mon corps ». Un malaise qui se double d’échos amoureux nostalgiques : « la maison de Tristan » revient deux fois comme un gimmick.

L’autrice enchaîne avec une langue de data science sèche, très technique : « faux positifs », « tolérance au risque », « performance de la prédiction ».

Puis, avec un dialogue médical au scalpel composé de phrases courtes, hésitantes : « non, pas vraiment, pas à proprement parler ».

Le corps de la narratrice flanche (vertige, malaise) au moment précis où le texte bascule vers le langage du travail. Un peu comme si le corps refusait, physiquement, la logique de prédiction de performance qui gouverne son quotidien professionnel. La phrase isolée « parfois les tests ne prouvent rien » fonctionne presque comme une maxime à double sens : sur les faux positifs des modèles et sur le malaise physique qu’aucun examen clinique ne parvient à expliquer.

De fait, une petite performance narrative car la langue tech s’infiltre dans le corps qui se dérègle, exprimant en crescendo le dérèglement jusqu’au vertige final.

Croire au Code, a un petit coté Le Rouge et le Noir stendhalien, au niveau de l’ambition et de la chute. Mais, la langue reste l’invention majeure, le véritable atout. Notons que cette rentrée littéraire 2026 s’interroge sur la langue et la tech. Il y a ce premier roman de Sarah Tadlaoui et aussi celui de Sibylle Grimbert, La Grande interruption. Là, en revanche, c’est une IA qui crée un nouveau langage pour exprimer émotions et malaise.

INFOS

Croire au code

Sarah Tadlaoui

Éditions Héloïse d’Ormesson

Août 2026 – 20 euros – 304 pages

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