Les Révérentes : les irrévérences mordantes de Addie E Citchens

Les Révérentes : les irrévérences mordantes de Addie E Citchens. Pamphlet salvateur sur l’emprise des milieux évangéliques afro-américains et roman »aigre doux » sur l’émancipation des femmes.

Révérend (Rév’ en abrégé) : titre honorifique qui s’applique aux pasteurs ordonnés dans les églises protestantes et évangéliques. Martin Luther King est un Rév’ star. Sabre Winfrey Jr., celui d’Addie E. Citchens, a certes du charisme.

« La durée de la dévotion du dimanche variait selon que l’Esprit-Saint poussait ou non le Rév’ à prendre sa voix de fausset. En le voyant sortir de derrière sa chaire pour venir se planter entre les immenses gerbes de magnolias qui encadraient l’autel, j’ai su qu’il prenait cette direction. « Quiiiiiiiiiii est… », a-t-il tonné d’une voix rauque et profonde, avant de coulisser une octave plus haut. « Quiiiiiiiiiii est… ? Qui est digne ? » (p. 20).

Récit choral

Mais le Rév’ est loin d’avoir la probité et l’engagement de la figure de proue des droits civiques. Ce sont plutôt les Révérentes (les femmes des Rév’ et leurs proches) qui incarnent une certaine, sinon révolution, du moins émancipation. Ce roman choral est justement mené par deux femmes.

L’une est au sommet, c’est Priscilla, femme du Révérend de l’Église des Sept Sceaux de Dominion (Mississippi). L’autre, Diamond, petite amie transitoire de Wonderboy, l’un des cinq fils, végète à l’autre bout du spectre social.

L’une boite, séquelle d’un accident, l’autre bugue, résultat d’une enfance brisée. Toutes deux s’ancrent d’abord dans la résignation et le déni. Priscilla tape des textes d’homélies pendant que son mari s’ébat avec une autre membre de la congrégation, la pulpeuse Kathareen. Il lui reste le ménage, ses enfants, les cachets et l’alcool. Priscilla est une sorte de Desperate Housewives parfois habitée par l’Esprit. Diamond, 17 ans, termine ses études au lycée de Dominion, rêve d’amour et de sa fratrie, éparpillée après l’évaporation de sa mère. Où est-elle partie ? Seul l’Esprit sait.

Et l’Esprit sait fermer les yeux de ses ouailles. Diamond se laisse dominer et bringuebaler par Wonderboy, Priscilla couvre son fils agresseur sexuel en série ainsi que son mari volage. Son déni la pousse jusqu’à refuser les demandes de « confession » de son dernier fils.

Exploration du milieu évangélique afro-américain

Ce premier roman, Dominion dans sa version anglaise, est une exploration décapante du milieu évangélique, que Addie E. Citchens semble bien connaître.

Le pouvoir du pasteur

Au début des années 2000, Sabre Winfrey Jr, patriarche d’un petit empire commercial, règne sur les esprits et sur les dollars. La garde-robe de sa femme est abondante. Ses fils vont dans les meilleures écoles. La famille habite un quartier huppé. Les hommes s’inclinent, comme les femmes.

Le pasteur impose des fellations à Priscilla : « Mon mari m’a expliqué que parce qu’Ève avait mangé la pomme, j’allais devoir manger le serpent. L’acte m’a choquée et remplie d’effroi, mais j’étais aussi soumise à mon époux que je croyais devoir l’être. Le jour d’après était un dimanche, je n’en revenais pas qu’il puisse se dresser dans la chair et prêcher comme si de rien n’était » (p. 39).

Wonderboy, le fils, viole et raconte. « Sa culotte était rouge et sexy. Rouge sang. Il ressentit comme un déclic dans sa tête. Elle portait ce genre de culotte, donc il pouvait faire ce qu’il était en train de faire (…) Il se sentait à la fois outrageusement bien et répugnant (…) Quand il eut terminé (…) il redressa sa minijupe et remit un peu d’ordre dans son apparence, mais elle avait quand même l’air un peu sonnée, comme un petit enfant qui vient de recevoir sa première raclée » (p. 44). L’autrice dédie des chapitres aux agressions et les baptise de noms mystérieux composés de chiffres. Des noms qui ressemblent à des dates, précédées, peut-être, du numéro de jeune femme agressée. Un registre de prédateur.

La langue dit un quotidien qui mord, une banalité horrifique. On va prêcher après la fellation imposée, on lave les cheveux après le viol. Tout le monde feint de ne pas voir.

La chorale a le blues

Tous se retrouvent d’ailleurs le dimanche pour une chorale qui appelle l’Esprit et panse les esprits. Addie E. Citchens a beaucoup travaillé sur le blues. Le roman restitue l’ambiance des chorales de gospel, la ferveur des fidèles et l’oubli des péchés. Y compris ceux de Wonderboy, qui transporte les fidèles, s’éclate après avoir agressé leurs filles.

Et puis, il y a les réceptions, les célébrations. La langue est savoureuse quand l’autrice dépeint la hiérarchie qui domine jusque dans les réjouissances communautaires. Il y a notamment cette scène où Priscilla, la première Dame, se voit condamnée aux fades nourritures du « Paradis » tandis que les moins fortunés se régalent des plats de l' »Enfer ».

La revanche des Révérentes

Révérentes, c’est le titre que peuvent porter les épouses de révérend. C’est aussi un adjectif qui désigne quelqu’un(e) qui montre du respect, de la vénération. Les femmes, dans ce roman de Addie E. Citchens, commencent par respecter les conventions spirituelles et sociales. Puis, au fil du délitement de leur monde, s’en affranchissent.

À Diamond, qui demande à Kathareen un sortilège vaudou pour envouter Wonderboy, celle-ci répond « Mon seul pouvoir (sur les hommes) est que je refuse de céder mon pouvoir » (p. 249).

Priscilla fait le tri dans son immense penderie avant de prendre le large, comme Diamond qui ira construire sa vie loin de l’Église des Sept Sceaux.

« Quiiiiiiiiiii est digne » continue de tonner le Rév’. La question ouvre le roman. Elle vient de l’Apocalypse, où personne ne peut rompre les sceaux du livre. Dans l’Église des Sept Sceaux, ce sont finalement les femmes qui s’en chargent. Leur rébellion puis leur fuite signent la fin d’un monde, celui du pasteur, et le début d’un autre, le leur. C’est cela, une apocalypse.

Bio en bref

Née à Clarksdale (Mississippi), Addie E. Citchens est titulaire d’un diplôme universitaire (Jackson State) et d’une bourse d’écriture de l’université d’État de Floride. Ses travaux ont notamment été publiés dans The New Yorker, The Paris Review, « Best of the South » de l’Oxford American et Midnight & Indigo. En 2026, son livre a été finaliste du prix des Femmes pour la fiction (un prestigieux prix littéraire britannique). Selon le quotidien britannique The Guardian, Dominion est une « ecchymose drôle et profondément intelligente » (1). Tandis que The Atlantic y voit « un conte moral sinistre sur la suppression du désir » (2).

(1) The Guardian, 4 juin 2026, article d’Emma Hoffhagen

(2) The Atlantic, 24 septembre 2025, article d’Omari Weekes

INFOS

Les Révérentes

Addie E. Citchens

Éditions Christian Bourgois

Septembre 2026, 22 euros, 288 pages

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