Deauville : les planches au contact des « Générations »

Deauville : les planches au contact des « Générations ». Le festival normand s’ancre dans le Bicentenaire de la photographie pour proposer un regard sur le temps à travers les propositions, parfois frontales, de 16 photographes en résidence et de fondateurs de Magnum.
Une odeur flotte à l’entrée de l’exposition des Franciscaines. Du papier d’Arménie, peut-être. L’odeur s’avérera fausse mais cette trace olfactive donne le ton de cette 17e édition du festival Planches Contact à Deauville : sensible, sensorielle et mémorielle.
Fil rouge : Générations. En 1951, Robert Capa lance, chez Magnum, la première grande enquête sur la jeunesse née dans l’ombre de l’après-guerre. Une génération dite inconnue. Onze photographes arpentent alors quatorze pays et cinq continents à la rencontre de cette Génération X.
75 ans plus tard, le festival orchestre un vis-à-vis Génération X et Génération Z avec notamment des talents émergents qui puisent frontalement mais avec une grande délicatesse dans des thèmes très actuels.
Le parcours se déploie sur trois sites : aux Franciscaines, en ville (Le Point de Vue…) et sur la plage.
La force délicate du récit

Flore Prebay photographie les aidants, elle qui a accompagné sa mère jusqu’à la fin. Elle leur demande quel serait leur rêve, le temps d’un instant à eux seuls. Les Présents donnent à voir des images qui happent : notamment un moment de flottement, de vertige où tout se brouille quand cette aidante aspire une bouffée d’air, une bouffée de répit.

Émeline Sauser (Prix du Jury Jeune Création) signe Le Temps d’une nuit : nuits partagées, aubes suspendues, conscience de la finitude. Résultat : des instants à l’émotion concentrée dans des cadres et des lumières qui évoquent, parfois, un au-delà qui se profile.
Oleñka Carrasco propose une installation ultra immersive : sons (BO La Chica), odeurs quasi chamaniques, voyage dans les mémoires créoles, de la ville minière d’El Callao qui accueillait les migrants caribéens chercheurs d’or, jusqu’au carnaval. On passe des brumes de l’Orénoque à la mer des Caraïbes et au plateau des Guyanes. La photographe vénézuélienne a remporté le prix Swiss Life 4 mains (photo et musique) pour le chaos de cet Atlas d’un Pays Imaginé.

Juliette Pavy documente dans Les Eaux noires la pollution marine liée aux munitions et équipements bourrés d’hydrocarbures immergés après les deux guerres mondiales. Un sujet glaçant, qui pourrait bien être à la pêche ce que la vache folle a été à l’élevage, avance la Bretonne.

Recherches formelles et techniques
Les récits sont portés par des recherches formelles. Notamment sur le papier. Flore Prebay a édité ses tirages avec son oncle papetier : des couches subtiles et plurielles qui prolongent l’idée de parenthèse, de respiration. Oleñka Carrasco utilise un papier différent dans chaque espace de son installation, dont un, en bambou, qui nous immerge dans la forêt. Les flous plantent un décor d’entre-deux-mondes tandis que les couleurs ou les noirs et blancs bousculent les frontières. Tout est atmosphère, ressenti, émotion.
Documentaires intimes
À l’heure de l’IA, les photographes s’attachent à des récits intimes, croisent grande histoire, secret ou tragédie familiale.

Mathias Benguigui traverse les paysages de la bataille de Normandie, les fouilles et les reconstitutions. Ce travail a fait resurgir une mémoire mise entre parenthèses : la déportation d’une partie de sa famille. On n’en parlait pas, on ne l’écrivait pas. Il fallait tout oublier pour ne pas réveiller l’horreur.

Ed Alcock, avec un vrai sens du récit, enquête sur la face cachée de sa famille : sa grand-mère Mary a été élevée officiellement par un homme. Officieusement par deux femmes. Entre l’île de Wight et des portraits récents de personnes LGBT sur les côtes normandes, le franco-américain fait des allers-retours qui racontent amour et discrimination.

Newsha Tavakolian met l’histoire de sa famille en miroir de celle de l’Iran à travers les archives (planches-contacts, tirages abîmés, peinture) de son grand-oncle, de son grand-père et du roi.
Les Keler, père et fils, livrent leur vécu du territoire. Alain (le père) à travers ses années lycée à Honfleur. Léo (le fils), à travers les cahiers de doléances des Gilets Jaunes de 2019.
Dans le vif

Au Point de Vue, Bruce Gilden, né en 1946 à Brooklyn et figure iconique de Magnum, présente Country-Side. Le choc ! Dans un cadrage direct et sans pitié, le photographe saisit de jeunes agriculteurs normands de 13 à 30 ans. Autre talent de Magnum, Cristina de Middel interroge dans Les Atomiques de Cherbourg, la Gen Z du Cotentin entre bocages et nucléaire.


Dans la même salle, les archives de 1951 leur répondent. Monique, mannequin de 22 ans flashée par Capa, vit au jour le jour, une incertitude qui peut faire écho aux interrogations de la Gen Z, comme le font les clichés de Seymour et de Bischof.

Sur la plage, les grands cubes affichent des tirages monumentaux face aux célèbres Planches. Gilden revient sur les années 70-80 à New York avec Coney Island et ses quasi « freaks ». De fait, la vision d’une faune qui questionne le regard sur soi, le regard des autres et une époque. Citons également Tina Merandon qui, dans Soudain la mêlée, interroge l’animalité, la domestication et l’instant : celui d’un potentiel basculement entre le jeu et la rage.

Environnement, discrimination, aidants : on craignait l’attendu. Il n’en est rien. Les images sont fortes, la recherche formelle soignée (papier, cadrage, couleurs). Le dialogue intergénérationnel pouvait aussi paraître banal, mais le temps passe et l’actualité est toujours là.
Une édition dans le vif de la vie.

INFOS
Billets et réservations sur le site du festival : Planches Contact Festival
Jusqu’au 3 janvier 2027
Les Franciscaines
145 B, Avenue de la République
14800 Deauville
10h30 à 18h30
Le Point de Vue
10h30 à 12h30 et 13h30 à 18h30
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Paris Photo Rodrigo Braga feu chamanique
