Livre Biotope anatomie truculente d’une chute

Livre Biotope anatomie truculente d’une chute. Orly Castel-Bloom nous balade de Tel-Aviv à Arromanches sur les pas d’un anti-héros et de son teckel. Une observation tragi-comique qui va de Balzac aux kibboutzs et ausculte le bizzare : celui d’un homme et d’une ville.

Joseph Shimel vivait dans une banlieue verte de Tel Aviv. Quand il était professeur de français à l’université. Avant son licenciement. Le début d’une longue chute qui le mène d’abord dans un immeuble qui tremble au rythme infernal de la circulation. Mais Joseph Shimel s’adapte. À tout ou presque. Aux SDF, aux migrants français en Israël. Joseph Shimel est un anti-héros résilient mais aux facultés de discernement limitées. De la chair à escroc.

L’impératif d’observation

Orly Castel-Bloom observe et décrit chaque « biotope » de son looser à Tel-Aviv Avec une précision piquante et une imagination burlesque.

La vie dans l’appartement ? « Je prépare mes repas à des moments tranquilles, et il ne me reste plus qu’à les réchauffer au micro-ondes, alors je rentre dans la cuisine et j’en ressors à toute vitesse : une première fois pour mettre le plat dans le micro-ondes, et une autre, pour le ressortir. Aux heures où la circulation est fluide, y compris quand les bus secouent la cuisine, je mange un yaourt ou une part de gâteau. J’ai pris l’habitude de manger debout et d’avaler presque sans mâcher ». Un comble pour un « spécialiste » de la gastronomie dans l’œuvre de Balzac !

SDF, fast-foods, climat

Autre élément du biotope : les SDF shootés à la méthadone. Joseph s’en accommode. D’ailleurs il baptise les sans-abris. Sur des critères géométriques, en fonction de leur inclinaison. Il y a donc l’Équerre et Cent-Quatre-vingt-dix-degrés. Mais le don d’éponymie de Joseph Shimel ne s’arrête pas aux sciences. Car voici la flamboyante Queen Jovana et ses tapis sur la tête ou encore l’Homme-aux-Plastiques et son sac corne d’abondance de polymères colorés. Une constante, aucun SDF n’est droit … à l’image de Tel-Aviv.

Joseph observe le chaos urbain et le changement climatique depuis sa fenêtre et en promenant son teckel, Foxy dans la fournaise. Parmi les pigeons obèses et une kyrielle de fast-foods. Sous un soleil implacable qui balaie la diversité. Les SDF ressemblent aux Érythréens tandis que les les Français férus de bord de mer prennent la même couleur.

Après un héritage surprise l’ancien presque professeur part en Normandie. Terre d’inspiration balzacienne. Autre biotope. L’occasion d’une nouvelle série de descriptions dignes d’une entomologiste facétieuse. Sur les plages peuplées de gérants Néerlandais mûrs pour l’EPHAD. Comme sur la flore locale, le mobilier, le vaisselier, la literie de la maison légués par la grand-mère normande de Joseph.

Il y a chez Orly Castel-Bloom, un devoir ou un impératif d’observation. Chaque détail ajoute de la densité et de la couleur à la chute de son anti-héros. Chaque précision ancre le récit dans la réalité israélienne ou le biotope français.

La chute de Balzac aux kibboutzs

Orly Castel-Bloom interroge la chute. D’abord à travers les choix. Joseph a le don de faire les mauvais. Mauvais deal à la fac, mauvaises rencontres suivies d’investissements ruineux.

Compte en banque à sec, Joseph Shimel rejoint une société spécialisée dans l’adaptation des arrivants hexagonaux. Un business juteux. Nouveau déclassement avec en acmé l’accueil à l’aéroport en version  » taxi » pancarte brandie.

Il y a une chaine causale dans les chutes. Joseph rencontre Dvir, escroc es toutes catégories et proche du cabinet d’accueil. Il investit d’abord dans le monument hommage à la famille de Dvir, tuée dans l’attentat de Netanya en 2002. Ensuite dans les climatiseurs. Un choix fatal pour lui comme pour la planète d’ailleurs.

On se demande alors pourquoi Joseph qui était en rémission d’échec en Normandie replonge. Certes le personnage est décalé et son rapport à la réalité est insolite. Mais la chute du looser est peut-être aussi le miroir d’une société en vrille. Joseph vit dans un monde trépidant et discriminant loin des idéaux « kibboutz » des origines. En décalage lui aussi, voire en dérapage.

Biotope est un cruel régal d’étrangeté et de décalage. Ceux de son héros et de sa ville, Tel-Aviv. Résultat, une comédie humaine et animale un rien balzacienne, copieusement kafkaïenne.

Orly Castel-Bloom crédit photo Leonoardo Cendamo

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Biotope

Orly Castel-Bloom

Éditions Actes Sud

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