Carrache au Louvre : Amours Divins Ironie baroque

Carrache au Louvre : Amours Divins Ironie baroque et Fragilités Humaines. L’exposition « La fabrique de la galerie Farnèse » est une plongée immersive dans l’un des chefs-d’œuvre fondateurs du baroque. Une chapelle Sixtine du XVIIe siècle qui inspira notamment la galerie des Glaces de Versailles ou encore le Palais Garnier.
Pour la première fois, une centaine d’œuvres – le plus vaste ensemble jamais réuni –, reconstitue « virtuellement » le plafond mythique du palais Farnèse à Rome, aujourd’hui ambassade de France et inaccessible au grand public.
Prêtés notamment par les collections royales britanniques, ces dessins préparatoires, esquisses et cartons révèlent le génie des frères Carracci : Annibale (1560-1609), Agostino (1557-1602) et leur atelier bolonais. Commandée par le jeune cardinal Odoardo Farnèse, âgé d’à peine une vingtaine d’années, et réalisée par des artistes dans la force de l’âge – Annibale n’avait que 34 ans à son arrivée sur le chantier –, cette galerie naît d’une énergie juvénile explosive qui infuse chaque trait de plume.
Scénographie magistrale et génie de la lumière

Le commissaire de l’exposition, Victor Hundsbuckler, conservateur au département des Arts graphiques du Louvre, a orchestré le parcours. Le résultat est le fruit d’années de préparation en partenariat avec l’architecte Perrine Villeur et la graphiste Margaret Gay.

Le climax est indéniablement le plafond. Le choix d’une reconstitution à environ 70 % de sa taille réelle permet de contourner les contraintes du palais original, où une corniche saillante masque en effet une partie de la voûte. Ici, les distorsions optiques et les effets de trompe-l’œil sautent aux yeux, révélant comment les Carracci ont simulé la lumière naturelle filtrant par les trois fenêtres donnant sur le jardin. Victor Hundsbuckler explique avec passion. « Ces dessins, exécutés sur du papier bleu dégradé par le temps, capturaient d’abord les lumières en rehauts de craie blanche, créant un relief illusionniste qui fait des corps peints de véritables sculptures vivantes. Dans une galerie non éclairée à l’époque, ces jeux de clair-obscur animaient les figures, transformant le plafond en un théâtre dynamique où les dieux et les mortels se mêlent avec une vitalité saisissante« .
L’amour des dieux sous un regard grinçant et moderne

L’exposition est indéniablement contemporaine par sa manière d’explorer l’amour sous toutes ses inclinations, loin d’une vision solennelle ou idéalisée. Le commissaire insiste : « La voûte est dédiée aux amours des dieux. Mais ils sont vus avec une ironie assez grinçante dans de nombreux cas. Les amours sont également imprégnés de la jeunesse des artistes et de leur commanditaire. L’amour y apparaît pluriel, souvent inégal et questionnant le consentement, avec une modernité qui résonne en 2026« .
Inclinations et consentement
Ainsi, Polyphème surgit en extase face à Galatée, submergé par son désir au point d’en perdre toute dignité mythique, tandis qu’un petit satyre, tapi dans le paysage, urine à ses côtés. Un détail potache et symbolique d’éjaculation qui désacralise instantanément le cyclope et transforme la scène en farce irrévérencieuse.
Non loin de là, Glaucus enlève Scylla dans un geste violent, masqué au dernier moment par un voile pudique ajouté sur le grand carton conservé à Londres. La tête de Glaucus, reprise du buste antique de Caracalla – l’empereur romain le plus dissolu selon la légende –, charge de plus l’épisode d’une critique mordante sur l’abus de pouvoir. En pendant parfait, Aurore emporte Céphale sur son char inversant les rôles et suggérant un amour qui semble consenti. Victor Hundsbuckler y voit ainsi « un amour non consenti avec son pendant : inversion des rôles, un amour consenti également ».
Plus loin encore, Anchise et Vénus s’unissent en un amour irrégulier entre mortel et déesse, portant l’inscription tirée de l’Énéide – « De là est né le peuple romain » –, mais la peinture amène subtilement le doute : Rome naît-elle vraiment de la gloire militaire, ou plutôt du plaisir charnel et irrégulier ? Les visiteurs de 1601, familiers de la gravure pornographique d’Agostino montrant la suite explicite de la scène, ne pouvaient manquer cette ironie grinçante.
Ces amours – hétérosexuels ou homosexuels, entre égaux ou entre dieux et mortels – ne sont pas de simples allégories. Ils invitent en effet à un décodage symbolique critique qui questionne les dynamiques de pouvoir et de désir avec une audace étonnamment moderne.
Humour baroque et trompe-l’œil virtuoses

L’humour imprègne l’ensemble, allégeant ainsi le faste baroque d’une touche irrévérencieuse. Dans les dernières salles, où le parcours distille une réflexion sur la vie d’atelier et les vulnérabilités humaines, ces éléments s’entremêlent avec des effets de trompe-l’œil virtuoses.
Le commissaire pointe alors du doigt des détails farceurs. Par exemple un chat caché dans les paysages, tapi comme un clin d’œil malicieux au spectateur, ou des cadavres exquis improvisés qui transforment les compositions en jeux optiques surprenants. Ces illusions, servies par les distorsions calculées pour simuler la perspective depuis le sol, créent une animation vivante qui étonnait déjà les visiteurs romains en 1601, au retrait des échafaudages. La lumière, magnifiée par le papier bleu, amplifie par ailleurs ces tromperies : elle sculpte les corps, fait jaillir les reliefs et invite le regard à errer, découvrant ces surprises cachées qui humanisent les mythes divins.
Fragilité des artistes et regard sur les humbles


Mais au-delà de l’ironie, l’exposition met en lumière la fragilité des artistes eux-mêmes. Particulièrement dans les dernières salles dédiées à la vie quotidienne de l’atelier et aux anonymes qui ont prêté leurs traits aux figures mythologiques. Victor Hundsbuckler raconte ainsi comment Annibale, maître d’œuvre principal, souffrait de problèmes pulmonaires exacerbés par le travail à fresque. Une tache qui l’étouffait littéralement. Cette précision médicale éclaire la division du travail entre les frères, le jeune Agostino, étant souvent relégué par les biographes à un rôle secondaire. Agostino, pourtant, fournit un matériel préparatoire essentiel, comme en témoignent des dessins au verso montrant des corrections de dernière minute. Par exemple, la tête de Tithon révisée pour citer l’Hercule Farnèse, ou encore des jambes attribuées à Polyphème qui prouvent une collaboration intime.

Cette fragilité culmine avec l’exemple poignant du « petit bossu », le dessin d’un jeune homme difforme, anonyme du peuple bolonais. Le commissaire y voit un regard empathique sur les humbles. Ce regard s’explique peut-être par le fait que les Carracci, issus d’un milieu provincial, sont en quelque sorte des « transfuges de classe ». Encore sensible aux « humbles », ils les intègrent dans leur art princier. Annibale lui-même, confronté au choc romain et aux commandes aristocratiques, incarne ce statut ambivalent. Son ascension sociale se paiera par un épuisement physique et mental qui le mènera à une mort prématurée en 1609. Ces dessins regorgent de témoignages intimes – mains reprises pour effacer un bâton d’appui, poses musculaires tenues à bout de force –. Un rappel que, derrière les dieux, se cachent des modèles vivants, vulnérables et souvent oubliés.
Un fil politique subtil et critique
Enfin, un fil politique discret mais puissant traverse l’exposition. La commande Farnèse célèbre le prestige d’une famille princière et la gloire romaine antique, mais les Carracci y glissent une ironie subtile : la grandeur vantée par l’Énéide se fissure sous le poids du désir. Derrière les dieux olympiens, les modèles vivants – humbles, vulnérables, parfois difformes – rappellent aussi que l’art des frères Carracci naît d’une tension intime entre puissance commanditaire et fragilité humaine.
Ces dessins, parmi les plus beaux de l’histoire de l’art occidental, choquaient Rome par leur vitalité au XVIIe siècle ; ils nous fascinent aujourd’hui par leur ironie grinçante et leur regard empathique sur le désir, le pouvoir et la condition mortelle. La Fabrique de la galerie Farnèse n’est pas seulement une plongée dans le baroque : c’est un miroir tendu à notre époque, où les dieux descendent encore parmi nous, et où l’art continue de questionner ce qui nous rend à la fois divins et si terriblement humains.
INFOS
Dessins des Carrache La fabrique de la galerie Farnèse
Mezzanine Napoléon
Jusqu’au 2 février 2026
22.00€ à 32.00€ incluant le billet d’entrée
Site : du Louvre
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