Gerhard Richter : le flou à la Fondation Louis Vuitton

Gerhard Richter : le flou à la Fondation Louis Vuitton. Une rétrospective exceptionnelle retrace sur 60 ans le parcours d’un des peintres les plus influents de notre époque. Entre flou photographique et abstractions raclées, l’artiste allemand interroge sans relâche la vérité de l’image, la mémoire et les fractures de l’Histoire. Une immersion dense et contemplative dans une œuvre qui refuse les certitudes.

La Fondation Louis Vuitton confirme une fois de plus sa capacité à alterner les grands événements monographiques avec des propositions plus collectives et légères. Après les expositions intenses de Basquiat, Rothko, Joan Mitchell ou Matisse (L’Atelier rouge en 2024), et le festival coloré de David Hockney au printemps 2025, elle accueille aujourd’hui Gerhard Richter dans une rétrospective d’envergure. Une parenthèse contemplative qui arrive à point nommé après des moments plus spectaculaires.

vue de l’exposition

Sur 34 salles, l’exposition réunit 275 œuvres (peintures à l’huile, dessins, aquarelles, photos surpeintes, sculptures en verre et acier) courant de 1962 à 2024. Soixante ans de carrière sont présentés de façon chronologique et exhaustive, avec de rares prêts (comme la série complète 18. Oktober 1977 du MoMA, le quadriptyque Gudrun ou des pièces très précoces comme Tisch). On constate que le vocabulaire de Richter était en place dès les débuts. Mais aussi que l’artiste n’a cessé d’interroger l’image, la mémoire, l’Histoire allemande et le doute.

Gerhard Richter : maître du doute et des contradictions

Gerhard Richter vue de l’exposition

Né à Dresde en 1932, Gerhard Richter grandit en Allemagne de l’Est. Il reçoit une formation classique à l’Académie des Beaux-Arts de Dresde (1951-1956), où le réalisme socialiste domine. Ce cadre rigoureux, axé sur les genres traditionnels (portrait, paysage, nature morte, peinture d’histoire), lui apporte une maîtrise technique solide. Il s’en émancipe néanmoins très vite. En 1961, il fuit ainsi la RDA pour Düsseldorf puis Cologne. Il y découvre les avant-gardes occidentales : le pop art (Warhol), Fluxus, et des figures comme Jackson Pollock, Lucio Fontana ou Robert Rauschenberg. Mais l’artiste reste profondément marqué par le romantisme allemand, notamment par Caspar David Friedrich et ses paysages brumeux et existentiels.

Sans jamais se laisser enfermer dans une étiquette, Richter traverse les fractures du XXᵉ siècle avec une rigueur implacable et une liberté assumée dans ses contradictions. En 2017, il déclare sa peinture « complète » (catalogue raisonné numéroté jusqu’à 952) et se retire du métier sans romantisme excessif.

Gerhard Richter est cet artiste protéiforme qui refuse tout programme, tout style fixe et toute direction : « Je n’ai pas d’objectifs, pas de système, pas de tendance ; je n’ai ni programme, ni style, ni mission », dit-il (documenta 7 à Kassel en 1982). Maître du doute méthodique, il embrasse les contradictions sans pathos, préférant l’incertitude, le flou et le hasard à toute affirmation tranchée. Une attitude qui fait indéniablement de son œuvre une remise en question permanente de la peinture elle-même.

L’éloge du flou

Tante Marianne 1965

Dès l’entrée, Tisch (1962) donne le ton. Une table banale photographiée, est peinte avec précision… puis effacée sous un voile gris. Le geste fondateur. Le flou n’est pas un effet esthétique ; c’est une manière de dire la vérité. Richter part d’albums familiaux, d’oncles en uniforme, de tantes disparues, de victimes de la guerre ou de la Shoah. Il reproduit fidèlement… puis noie le tout dans un brouillard pictural. Le visage devient spectre, le regard se dissout. Dans ce flou, l’émotion surgit : la mémoire est floue, l’Histoire tremble, et regarder le passé de trop près reste douloureux.

Les grandes abstractions colorées

Gudrun 1987 (détail)

Viennent ensuite les immenses abstractions : couches épaisses de peinture raclées à la raclette (squeegee). Couleurs qui s’entrechoquent, se fondent ou surgissent par accident. On ressent le corps de l’artiste dans le geste – poids, violence douce, décision de tout recouvrir ou de laisser une fissure lumineuse. Rien à voir, tout à ressentir : respiration, tempête. C’est physique, presque charnel.

Dialogue avec les maîtres anciens

Annonciation d’après Titien 1994

Richter, qui refuse les étiquettes figuration/abstraction, dialogue avec les maîtres anciens sans les imiter. On pense à Titien pour les rouges profonds, à Vermeer pour la lumière intérieure. Parmi les figures féminines marquantes, sa fille Betty apparaît dans de multiples portraits (dos tourné, comme une madone moderne), et sa tante Gudrun dans un quadriptyque tragique. Il les repeint comme pour leur poser la question : comment peindre encore après vous ? La réponse tient dans un respect discret, teinté de doute.

Paysages, strips et verres : le vertige de la perception

Blumen 1994

Les paysages rappellent Caspar David Friedrich par leurs brumes et leurs horizons infinis, mais chez Richter le romantisme s’est éteint : la nature n’exalte plus, elle interroge et laisse place à l’incertain existentiel. Ce même sentiment de vertige se prolonge dans les strips – scans d’abstractions découpés en bandes verticales hypnotiques, où l’œil glisse sans accroche, transformant la peinture en pur rythme optique. Enfin, les verres (panneaux superposés qui capturent et diffractent la lumière) achèvent ce questionnement : ils nous renvoient notre propre reflet fragmenté, multipliant le regard jusqu’à brouiller les frontières entre soi et le monde. Ces trois séries, bien que formellement distinctes, partagent une même quête : dissoudre la netteté pour mieux faire surgir le doute et l’intime.

Birkenau

Birkenau 2014

Au centre, la série Birkenau (2014) : tentative de peindre Auschwitz à partir de photos clandestines, puis recouvrement furieux sous l’abstraction noire, grise, rouge. L’horreur n’est pas montrée ; elle irradie. Un geste poignant : témoigner sans figurer, garder la trace sans la fixer.

Cette rétrospective est exceptionnelle par son ampleur et sa qualité – une occasion rare de saisir l’ensemble d’une œuvre aussi complexe. Pourtant, comme souvent avec les monographies géantes de cette envergure, on ressort un peu noyé, presque saturé par tant de densité. C’est beau, c’est puissant, mais c’est aussi un peu pesant. L’idéal serait sans doute d’y revenir plusieurs fois, à différents moments, pour laisser chaque section respirer et dialoguer avec soi-même. Une invitation peut-être à la lenteur.

Photo de couverture : Femme lisant 1994

Infos pratiques


📍 Fondation Louis Vuitton, Bois de Boulogne, Paris
🗓 Du 17 octobre 2025 au 2 mars 2026
🎟 Réservation en ligne sur fondationlouisvuitton.fr (l’app gratuite avec audio-guide est vraiment recommandée)

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