Lillian Bassman au Met : mode abstraite et dangereuse

Lillian Bassman au Met : mode abstraite et dangereuse. Bazaar and Beyond révèle la vision subversive de la photographe à travers ses solarisations radicales, ses abstractions en chambre noire et un don majeur de 70 œuvres. Une rétrospective qui transforme les pages de Harper’s Bazaar en terrain d’expérimentation audacieuse.
Née en 1917 dans le Bronx au sein d’une communauté bohème d’émigrés russes, Lillian Bassman n’a jamais suivi de formation classique en mode ou en couture. Adolescente, elle pose nue à l’Art Students League, participe aux projets WPA et arpente le downtown artistique new-yorkais. Son véritable apprentissage ? Les salles du Metropolitan Museum of Art, où elle s’immerge dans l’histoire du costume aux côtés de son mari, le photographe Paul Himmel. « C’est au Met qu’on s’est formés à la mode », dira-t-elle plus tard.
Itinéraire d’une art&fashion addict
À 24 ans, en 1941, elle entre presque par hasard au Harper’s Bazaar comme apprentie designer. Sous la houlette d’Alexey Brodovitch – maître absolu du modernisme à la New School –, elle absorbe les influences du Bauhaus, du surréalisme et du constructivisme. Avec Carmel Snow et Diana Vreeland, ils réinventent le magazine : typographie tranchante, marges aériennes, doubles pages explosives où la photo domine.
Lillian Bassman va plus loin encore comme art director de Junior Bazaar. Elle transpose ces codes modernistes aux préoccupations adolescentes – looks campus, bals de débutantes – avec une géométrie acérée et des montages dynamiques. Elle y donne leurs premières chances à des talents comme Richard Avedon.
Encouragée par Himmel, elle passe derrière l’objectif à la fin des années 1940. Ses images redéfinissent le glamour : silhouettes essentielles, gestes fugaces, détails fondus dans un flou vaporeux. Dans la chambre noire, elle invente des techniques extrêmes – solarisation, interpositions de tissus, pinceaux, décoloration au bleach – qui font basculer la mode vers l’abstraction pure et l’expressionnisme. Ce qu’elle cache, elle le fait vibrer : une sensualité fragile, une élégance presque fantomatique.
L’exposition suit ce parcours en va-et-vient : du studio à la page magazine, des expérimentations inédites en darkroom aux réimpressions très abstraites des années 1990. À cette époque, des décennies après avoir quitté le milieu, Lillian Bassman redécouvre ses négatifs anciens et les réinterprète pour une nouvelle génération marquée par son propre héritage transgressif.
Œuvres phares : tirages solarisés et collages

Parmi les pièces phares (plus de 60 au total) : maquettes explosives pour le Harper’s Bazaar et le Junior Bazaar, photomontages des années 1950-60, tirages solarisés iconiques – dont la célèbre Solarized Fashion Study vers 1960 –, collages révélant comment elle a refondu le modernisme pour la presse grand public, et une affiche récemment redécouverte.
Grâce au don généreux de 70 œuvres par ses enfants Lizzie et Eric Himmel, et à des prêts exceptionnels (publications rares, documents d’époque), l’exposition Bazaar and Beyond replace Lillian Bassman au cœur des collections du Met – là où tout a commencé pour elle. Plus qu’une monographie de mode, c’est le portrait d’une « insurgée » qui a fait des pages glacées d’un magazine un espace de poésie dangereuse et d’abstraction radicale. Une exposition à voir pour saisir comment une photographe a réinventé le regard sur l’élégance au XXe siècle.
Photo d’ouverture © Lillian Bassman Solarized Fashion Study
INFOS
Lillian Bassman: Bazaar and Beyond
Du 2 mars au 26 juillet 2026
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