Lille : terre de femmes et de haute tapisserie

Lille : terre de femmes et de haute tapisserie. L’exposition Trésors de laine et de soie au musée de l’Hospice Comtesse présente pour la première fois 11 tapisseries, monumentales et méconnues, de la manufacture Guillaume Werniers & Catherine Ghuys. Verdures, portraits de cour, scènes sacrées, autant d’œuvres de fils aux allures de tissu ou de peinture qui plongent dans l’histoire de l’Europe du Nord, de la haute lisse et du matrimoine.

Vue entrée du musée Hospice Comtesse

Il y a comme un cheminement. Longer un mur de briques et de pierres jaune et rouge ponctué d’arcades et de fenêtres, puis franchir le porche aux portes de bois massif et traverser la cour pavée. Enfin, laisser les yeux s’habituer à la demi pénombre de l’oratoire. Ce que l’on voit alors, suspendu dans la première salle de l’Hospice Comtesse, ressemble à deux portes ouvrant un univers textile raffiné, celui de la manufacture lilloise Guillaume Werniers & Catherine Ghuys au XVIIIe siècle.

Beaudoin de Constantinople, sa femme Marie et leurs filles Jeanne et Marguerite, vue de l’exposition

D’un côté, la famille de Jeanne de Constantinople, future comtesse de Flandres. On la découvre, petite silhouette aux pieds de son père Baudouin et sa mère Marie, sa sœur Marguerite à ses côtés. De l’autre, également une scène de cour : Jeanne, entre ses deux maris, Ferdinand de Portugal et Thomas de Savoie. Même densité, même solennité. Mais au-delà de la majesté, on est saisi par la vie qui se dégage de ces œuvres, comme d’ailleurs des onze tapisseries monumentales présentées.

Jeanne, entre ses deux maris, Ferdinand de Portugal et Thomas de Savoie, vue de l’exposition

Des trésors à la fabrication complexe


L’exposition Trésors de laine et de soie dévoile littéralement des trésors. En effet, ces tapisseries, d’une extrême fragilité en raison de leur poids et de leur grande sensibilité à la lumière ne sortent que rarement de leur réserve. De plus, « Les tapisseries étaient des objets de prestige prisés par les aristocrates, la haute bourgeoisie et les institutions religieuses » rappelle Hélène Lobir chargée de collections au Musée de l’Hospice Comtesse. « Aujourd’hui, on pourrait les comparer à une robe de haute couture ou une voiture de luxe ». À cheval entre l’objet d’art et l’image, la tapisserie suivait un processus de fabrication complexe. « Il fallait en général un mois à un tisseur pour réaliser un mètre carré mais ici, certaines tapisseries rassemblent le savoir et l’énergie de trois hommes/femmes pendant le même laps de temps » précise l’attachée de collection.

Pédagogique, l’exposition s’attache aux techniques de fabrication de la manufacture Guillaume Werniers & Catherine Ghuys au XVIIIe siècle. À l’entrée des cordes de laine teinte donnent le ton. Les couleurs très précises et vivantes des tapisseries résultent de savants mélanges de pigments. Plus loin, un métier à tisser, des documents graphiques. Plus loin encore, des ateliers d’initiation au tissage. Une trentaine d’œuvres dialoguent avec les tapisseries pour mieux comprendre le processus de fabrication : du prosaïque livre de compte à la céramique délicate en passant par le jeu complexe des fuseaux. On comprend le geste, on comprend le temps.

Il a fallu quatre ans de restauration pour redonner à ces étoffes leur premier souffle. Une vidéo montre le travail délicat de nettoyage, dépoussiérage … effectué par de la Manufacture royale de Witt (Malines, Belgique). Un résultat saisissant : les couleurs ont la profondeur et la précision d’une peinture à l’huile.

La Bible et les Ténières : sacré et nature en laine et soie

Le Christ et le Centurier, détail, vue de l’exposition

C’est vrai pour les portraits de la haute noblesse comme pour les scènes sacrées. En avançant dans l’enfilade des salles, on découvre quatre tapisseries religieuses tissées entre 1735 et 1737 par Guillaume Werniers. L’ensemble représente des actions tirées de la vie du Christ, des scènes de prédication et des miracles. Il a été exécuté à partir des tableaux du peintre lillois Bernard-Joseph Wamps (1689-1744).

La pièce maîtresse est sans doute Le Christ et le Centurier (photo d’ouverture). La composition joue sur le contraste entre les couleurs douces et claires de la tenue du Christ à la tête auréolée d’or et celles, sombres, du paysage. Elle se concentre par ailleurs sur des jeux de mains : celles du centurier et du Christ qui se touchent presque, mais aussi celles d’un enfant qui, comme le regard, se tendent vers le ciel.

La précision des traits, l’expressivité des visages sont impressionnantes comme l’est le rendu des tissus (drapés, camisoles) tout en fluidité et parfois en transparence. Les « incarnations » (les chairs, ou carnations parties les plus difficiles à traiter) sont aussi particulièrement réussies.

Ténières : scènes champêtres

Le repos des bergers, vue de l’exposition

On quitte le sacré pour plonger dans les Ténières : ces scènes de genre inspirées du peintre flamand David Teniers II (1610-1690), spécialité de la manufacture Werniers. Paysans qui boivent et dansent, bergers dans des verdures animées, fêtes champêtres, moissons…

Les joueurs de cartes, détail, vue de l’exposition

On est loin de la solennité. « C’est une immersion dans la verdure et l’oxygène avec une foule de détails, notamment des animaux cachés » note Hélène Lobir. L’atmosphère est chaude, souvent joyeuse, avec çà et là, si l’on regarde bien, une petite coquinerie discrète dans les buissons — un regard, un geste — typique de l’humour populaire flamand. Les bordures reprennent les motifs classiques de fleurs et de végétaux mêlés à des trophées agrestes, du gibier et des instruments de musique. Une sophistication qui semble réinterpréter l’héritage de Charles V en matière de bordure. Ces motifs que l’on trouve dans les tapisseries de cour : végétaux stylisés, aigle symbole de vigilance, pélican symbole du Christ et de pureté, …

Laitières et bergères, détail, vue de l’exposition

Matrimoine : de Jeanne de Flandres à Catherine Ghuys

L’exposition parle aussi de matrimoine. Celui d’une aristocrate, Jeanne de Flandres, et celui d’une tapissière, Catherine Ghuys.

Catherine Ghuys est la veuve de Guillaume Werniers (avant 1688-1738). Origine de Bruxelles, il reprend en 1701 la manufacture que son beau-père, Jean De Meltrer, avait fondé à Lille une douzaine d’années plus tôt. L’atelier se spécialise dans les scènes de genre très appréciés par sa riche clientèle internationale. Les tapisseries de près de trois mètres de haut réchauffent les pièces tandis que les ténières divertissent leurs propriétaires.

À la mort de Guillaume Werniers, Catherine Ghuys doit travailler avec le successeur désigné, Pierre Pannemaker. Mais elle s’affranchit et dirige pendant quarante ans, jusqu’à sa mort en 1778, l’atelier de 50 personnes. « La Veuve de G. Werniers », maintient un niveau d’excellence qui lui vaut une clientèle allant des États de Flandre aux couvents, en passant par l’aristocratie européenne.

Hospice Comtesse : terre matrimoniale

Jeanne de Flandres avec sa sœur Marguerite, son père Beaudoin et sa mère Marie, vue de l’exposition

Si l’exposition célèbre Catherine Ghuys, elle s’inscrit dans une histoire plus longue, celle du musée lui-même. L’Hospice Comtesse a été fondé en 1237 par Jeanne de Constantinople — cette même Jeanne dont les tapisseries vous accueillent dès l’entrée. Comtesse de Flandre et de Hainaut, elle gouverne seule, fonde, bâtit, résiste. Quand un imposteur prétend être son père Baudouin, disparu lors de la quatrième croisade, elle ne cède pas à la force mais joue la finesse : enquêtes, confrontations, démystification publique. L’imposteur est démasqué, arrêté, exécuté. Jeanne règne.

Cinq siècles séparent Jeanne de Catherine. Même solitude au sommet, même détermination tranquille, même refus de disparaître derrière un nom d’homme. Le matrimoine, cet héritage transmis par les femmes, n’est pas ici un concept militant. C’est simplement ce que l’histoire a laissé sur les murs.

Le dialogue avec Teniers

Palais des Beaux-Arts

L’hospice Comtesse se situe dans le cœur historique de Lille. Pour découvrir les trésors architecturaux de la ville il faut faire un détour par le Palais des Beaux-Arts, à quelques minutes à pied. Ses collections recèlent des tableaux de Teniers ou de son entourage, ceux-là mêmes qui ont servi de modèles aux cartons ( dessins préparatoires) des tapissiers lillois. Voir les deux ensembles, c’est comprendre une chaîne de création : de la toile au fil, de la peinture à la laine, d’un atelier d’Anvers à une manufacture de Lille. Le même paysan ivre, reproduit à 3 mètres de hauteur, pour orner le mur d’un couvent. Il y a là quelque chose de savoureusement décalé.

Pause flamande

Entre les deux musées, une halte s’impose rue de la Monnaie, chez Aux Merveilleux de Fred : gaufres fines et fondantes, vanille, vergeoise, spéculoos ou pistache, modernes et réconfortantes. Pour accompagner, une bière craft locale chez Célestin, tout proche rue Esquermoise. Le Nord dans un verre et dans une bouchée.

L’art textile a le vent en poupe grâce au travail de pionnières comme Olga de Amaral (voir notre article Expo Olga de Amaral l’âme du Fiber Art), Magdalena Abakanowicz et plus généralement aujourd’hui grâce à l’exposition des œuvres du Sud global. Trésors de laine et de soie, exposition discrète mais qualitative, pose un autre regard sur la création textile, et rappelle tout le savoir-faire et la poésie de cet artisanat d’art lillois.

INFOS

Musée de l’Hospice Comtesse

Trésors de laine et de soie les tapisseries de la manufacture Guillaume Werniers & Catherine Ghuys au XVIIIe siècle.

Musée de l’Hospice Comtesse

32 rue de la Monnaie
59000 LILLE

Jusqu’au 11 octobre 2026

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