Károly Ferenczy au Petit Palais : la modernité hongroise révélée

Károly Ferenczy au Petit Palais : la modernité hongroise révélée. L’exposition présente, pour la première fois en France, un artiste majeur qui intégra les grands courants -naturalisme, symbolisme, impressionnisme-, pour les sublimer dans une œuvre énigmatique à la palette puissante, où la nature côtoie le sacré autant que le familier.

Le Petit Palais poursuit son exploration d’artistes encore peu exposés en France. Après avoir mis en lumière les peintres scandinaves, le musée consacre aujourd’hui une grande rétrospective à Károly Ferenczy (1862-1917), figure tutélaire de la peinture hongroise moderne, quasi inconnu en France.


L’affiche de l’exposition donne le ton (photo d’ouverture). On y voit un personnage au sommet d’une colline, chapeau à la main, qui regarde vers un infini bleu et calme. L’image convoque immédiatement Caspar David Friedrich et son Voyageur contemplant une mer de nuages, dos au spectateur, face à l’immensité que l’on imagine déchaînée. Mais ici, rien de tempétueux : la nature est apaisée, la palette explose de verts et de bleus, et le regard se perd vers un horizon indéfini. Que cherche-t-il ? Que guette-t-il dans ce ciel ?
Cette question, on comprend vite, est peut-être aussi celle de l’œuvre de Ferenczy : un regard que l’Occident n’avait pas encore su voir.

Géopolitique d’un confinement artistique

Icône, ou presque, en Europe orientale, Károly Ferenczy reste cryptique en France, pour des raisons diverses. Après la dissolution de l’Autriche-Hongrie, les guerres mondiales et surtout la période communiste, les échanges culturels entre l’Europe centrale et l’Ouest ont été fortement limités. Ensuite, l’histoire de l’art moderne a longtemps privilégié les centres — Paris, Berlin, New York — au détriment des modernités périphériques. Enfin, son style hybride, ni purement impressionniste, ni symboliste, ni naturaliste, ni fauve, le rend difficile à classer dans les grands récits. Par ailleurs, son ancrage profondément local a certes renforcé sa stature en Hongrie, où il est considéré comme le fondateur de la peinture moderne, mais l’a rendu moins exportable.

Des origines cosmopolites

Károly Ferenczy, Autoportrait, 1893

Né à Vienne en 1862, Károly est le fils d’un père fraîchement anobli en Hongrie — ce qui explique la magyarisation du patronyme et des prénoms. Collectionneur passionné, ce père cofonde la Société nationale hongroise des beaux-arts. Quant à son frère aîné, il s’illustre comme dramaturge. La famille baigne donc dans la culture et les arts. Mais c’est une cousine de quatorze ans son aînée, Olga Fialka, future épouse du peintre, qui va initier le jeune Károly à la peinture lors d’un voyage en Italie. Après des études de droit menées à leur terme, Ferenczy se consacre entièrement à la peinture, se formant à Naples, puis à Paris à l’Académie Julian où il s’imprègne de naturalisme, et enfin à Munich, où il se frotte au symbolisme et croise les grands noms de la modernité centre-européenne.

Károly Ferenczy, Les Archers, 1911

Une dynastie et des portraits

Olga, elle-même artiste, renonce à sa carrière pour élever leurs trois enfants et assurer le quotidien familial. Une abnégation que Ferenczy lui rend à sa manière, la portraiturant avec tendresse tout au long de sa vie. Car la famille est au cœur de l’œuvre autant que de la vie : les enfants posent régulièrement, présences familières dans des scènes fictives ou réalistes. Et cette cellule soudée deviendra une véritable dynastie créatrice. Valér, l’aîné, devient peintre ; Béni, sculpteur ; sa jumelle Noémi fonde la tapisserie hongroise moderne, dont elle sera reconnue comme maîtresse. En 1972, un musée est fondé à Szentendre pour honorer l’ensemble de cette famille hors du commun.

Károly Ferenczy, Double portrait de Noémi et Beni Ferenczy, 1908

Les portraits (Portrait de Beni Ferenczy, 1906, Double portrait de Noémi et Beni Ferenczy, 1908) constituent une partie centrale de l’œuvre de l’artiste célébré pour ses paysages. Ils s’attachent autant à la famille qu’à des scènes quotidiennes ancrées dans la réalité hongroise mais loin du folklore (Jeunes garçons jetant des cailloux, 1890). Sans oublier les iconiques autoportraits. Ferenczy se met en scène comme un influenceur (Le Peintre et son modèle, 1904) et rencontre le succès. Son tableau Autoportait dans l’atelier, 1903 remporte la médaille d’or de la 6e Biennale de Venise (1905).

Károly Ferenczy, Jeunes garçons jetant des cailloux, 1890



140 toiles pour un parcours hybride

Le Petit Palais expose 140 toiles, sur les 400 de l’artiste, dans un parcours chronologique ponctué de respirations thématiques. L’exposition aborde toutes les facettes du créateur cosmopolite et érudit : du portrait au paysage, des scènes de plein air aux scènes d’atelier, des scènes sacrées aux scènes champêtres. On y découvre ses influences, nourries par de nombreux séjours à Paris, en Sicile, à Munich, où il s’imprègne de naturalisme, de symbolisme et développe une version très personnelle de l’impressionnisme.

La colonie artistique de Nagybánya

La colonie de Nagybánya, vue de l’exposition

Une salle entière est consacrée à la colonie artistique de Nagybánya que Ferenczy a contribué à fonder en 1896 en pleine campagne. Cette expérience pilote, centrée sur la peinture de plein air et la vie communautaire au contact direct de la nature, rassemblait artistes et élèves dans un esprit de liberté créatrice. Véritable laboratoire de modernité hongroise, elle évoque d’autres colonies européennes emblématiques telles que Barbizon en France, Worpswede en Allemagne ou Pont-Aven en Bretagne. Ferenczy y devient rapidement l’une des figures centrales, défendant une approche sensible et lumineuse de la nature.

L’artiste, nommé professeur aux Beaux-Arts de Budapest en 1906, ne rompt jamais les liens avec Nagybánya. Il y séjourne, en famille, jusqu’à la fin de sa vie dans une maison de campagne. Impossible d’oublier la lumière transylvaIne.

Nuances de « male gaze »

Trois grands nus, vue de l’exposition

À Nagybánya, Ferenczy peint souvent des villageoises ou des femmes roms, modèles disponibles et peu coûteux. Plus tard, vers la fin de sa carrière, il s’attache aux grands nus, dans une approche considérée aujourd’hui comme objectivante du corps féminin. Notamment avec La Gitane endormie, 1915, qui met le spectateur en position de voyeur.

Károly Ferenczy, La Gitane endormie, 1915

« Avec ses nus allongés Károly Ferenczy reprend les canons de la Renaissance (Nu sur fond rouge, 1912) », ajoutent les commissaires Réka Krasznai et Edit Plensznivy. « Toutefois, on note la présence de tissus décoratifs (Nu féminin sur fond vert, 1911), motif récurrent chez le peintre et le début d’un recours à l’aplat ».

Károly Ferenczy nuance cette approche « male gaze » avec l’un des chefs-d’œuvre exposés, La Peintre (1903). Le tableau montre une femme loin d’être passive. C’est une artiste au travail, saisie avec un extraordinaire traitement de la lumière et une palette qui reprend les teintes de sa robe. Le bleu est partout, sur la robe, la toile, la palette.

Károly Ferenczy, Les Artistes, 1913

Le peintre représente également le nu masculin. Mais il n’est pas allongé, passif, presque offert. Il est en action : nageurs, baigneurs, clowns ou sportifs.

Un sacré ambigu

Károly Ferenczy, Chant d’oiseau, 1893

Le travail sur les nus en mouvement irrigue aussi les compositions sacrées, à commencer par Pietà, souvent considérée comme le chef-d’œuvre inachevé. Présentée à la 11e Biennale de Venise en 1914, le tableau sera découpé par l’artiste lui-même, pour des raisons encore inconnues.

Károly Ferenczy, Orphée, 1894

Le sacré chez Ferenczy est ambigu, mêlé de symbolisme et porteur de passions humaines. Il y a ce Christ entouré de disciples, en pleine verdure, calme et convaincu, qui prêche sereinement : Le Sermon sur la montagne, 1896. Il y a aussi Orphée, 1894 et Chant d’oiseau, 1893, magnifique, qui semble porter une quête presque mystique. Autant de tableaux qui mêlent, religion, mythologie et nature dans une ambiance paisible et énigmatique. « Károly Ferenczy n’était sans doute pas croyant mais il voulait se frotter à la grande peinture » rapportent les commissaires.

Károly Ferenczy, La Déposition de la croix, 1903


Elles insistent sur la porosité entre quotidien et sacré. Mais aussi sur le traitement étonnant de la lumière. En particulier le choix de teintes chaudes à la place des lueurs crépusculaires traditionnelles dans La Déposition de la croix (1903). Elles pointent surtout ce vert spectaculaire de l’ange dans Le Sacrifice d’Abraham 1901, et de la tenue de Marie-Madeleine, coup d’éclat dans la tradition picturale. « Marie-Madeleine semble s’étirer dans un geste d’éveil ».

Le paysage comme personnage

Károly Ferenczy, Garçons se baignant, 1902

Ferenczy s’appuie aussi sur le sacré pour explorer le paysage. Le paysage avec la lumière, la végétation, les arbres dont l’artiste capture une vision qui va du naturalisme à une approche plus symboliste.

Károly Ferenczy, Chevaux dans l’eau, 1896

« Károly Ferenczy aimait faire de longues promenades, parfois à cheval, dans la nature » précisent les commissaires. En immersion, « Dans ses ombres colorées comme dans la capture de l’atmosphère il y a la trace de Courbet et celles des impressionnistes ». Après 1900, durant sa période « plein soleil », le peintre se concentre sur la représentation des couleurs, le bleu notamment, celui de la robe de La Femme peintre, comme celui des lacs et des rivières (Baignade du soir, 1906).

Károly Ferenczy, La Peintre, 1903

Les jardins et scènes en plein air deviennent de véritables personnages. On retrouve des motifs récurrents : nappes blanches, murs rouges, instants de quotidien baignés de lumière, déjeuners en extérieur, scènes intimes où la famille pose tout en permettant au peintre de travailler. Parmi eux, la scène de partie de tir à l’arc (Les Archers, 1911), dynamique et solaire, qui allie concentration, mouvement et harmonie avec la nature.

Alors, que guettait donc ce personnage au sommet de sa colline ?
Ce regard perdu vers l’infini bleu ressemble aujourd’hui à une attente enfin comblée : celle d’un artiste que l’Occident n’avait pas encore su voir. Après des décennies de cloisonnement géopolitique et d’invisibilité dans les grands récits de l’histoire de l’art, Ferenczy trouve au Petit Palais l’espace qu’il méritait.


INFOS

Exposition Károly Ferenczy Modernité hongroise

14 avril – 6 septembre 2026

Site du Petit Palais

Avenue Winston-Churchill – 75008 Paris

Plein tarif : 17 euros
Tarif réduit : 15 euros
Gratuit : – 18 ans

Du mardi au dimanche de 10h à 18h

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