Hilma af Klint : énigme au Grand Palais

Hilma af Klint : énigme au Grand Palais. L’exposition réunit Peintures du Temple (1906-1915), un ensemble composé d’une série de 10 groupes associant figures, symboles et formes géométriques. Inspirée par des « guides spirituels », l’artiste suédoise livre une œuvre ésotérique à la fois en lien avec l’époque et prophétique de l’abstraction. Fascinant !

Léonore Cottrant



Cercles, spirales, rosaces, pastels jaunes, roses et bleus, arabesques et motifs cryptiques … S’agit-il d’un pan caché d’un Delaunay, d’un Kandinsky ou d’un Malevitch ? Non. Ces visions préfigurent l’abstraction et sont l’œuvre d’une artiste suédoise qui les a devancés : Hilma af Klint (1862-1944).

Au deuxième étage du Grand Palais, un rideau rose pastel, discret et vaporeux, sépare et relie à la fois les espaces de la rétrospective. Comme un filtre ou un voile, il symbolise ces frontières que Hilma af Klint n’a cessé de traverser : entre le monde des esprits et celui des hommes, entre l’abstraction radicale et la peinture traditionnelle, entre sa vie rangée d’aristocrate et sa sororité mystique.

Une première grande rétrospective en France

Hilma af Klint, Les Dix plus Grands, n° 10, 1907, Vieillesse, le silence géométrique




Regroupant une centaine de toiles et dessins, cette exposition, en collaboration avec le Centre Pompidou, est la première grande rétrospective qui lui est consacrée en France. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large de réévaluation et de reconnaissance des artistes femmes qui ont été longtemps éclipsées par l’histoire officielle de l’art. Même les plus innovantes. Comme Hilma af Klint.

L’artiste semble avoir tout anticipé : l’abstraction géométrique de Mondrian, les formes organiques du surréalisme, l’automatisme de Breton, jusqu’aux champs de couleur de Rothko. Mais Hilma af Klint n’appartient à aucune de ces modernités — elle les traverse toutes, comme elle a traversé toute sa vie les frontières entre visible et invisible, corps et esprit, vie terrestre et mission cosmique.

Grâce au regard averti du commissaire Pascal Rousseau, professeur d’histoire de l’art contemporain à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, cette redécouverte prend tout son sens. Spécialiste des passages de l’impressionnisme à l’abstraction et commissaire, entre autres, d’une exposition remarquée sur l’hypnose et l’art hypnotique, Rousseau est particulièrement sensible aux dimensions médiumniques et spirituelles de l’œuvre. Son parcours lui permet d’embrasser pleinement la singularité d’Hilma af Klint, où l’art, le mysticisme et la vision cosmique se confondent.

Hilma af Klint, The Evolution, 1908, vue de l’exposition

Une vie entre deux mondes

Hilma af Klint, photo de l’exposition



Née en 1862 dans une famille aristocratique suédoise, Hilma af Klint grandit dans un milieu cultivé proche de la nature et de la science (son père était officier de marine et amateur de botanique). Elle étudie à l’École technique puis à l’Académie royale des Beaux-Arts de Stockholm, où elle excelle et obtient même un atelier dans le bâtiment de l’Académie, au cœur de la vie culturelle de la capitale.

Tout en menant une vie en apparence rangée — elle expose des portraits et des paysages naturalistes et travaille comme illustratrice —, elle développe en parallèle une existence secrète. Elle fréquente les cercles théosophiques, s’intéresse à Rudolf Steiner et vit entourée d’un cercle d’amies femmes. Cette double vie incarne parfaitement le thème du voile : d’un côté le monde visible, conventionnel, aristocratique et professionnel ; de l’autre le monde invisible, ésotérique, où elle crée les œuvres les plus audacieuses.

Hilma af Klint, série US, n° 5, 1913, dualité masculin/féminin présente jusque dans la forme d’une crucifixion au féminin qu’elle emprunte aux courants de l’ésotérisme chrétien.


Car Hilma af Klint refuse farouchement d’exposer ses peintures abstraites de son vivant. Elle les destine à un « Temple » futur et demande qu’elles restent cachées vingt ans après sa mort. Nouvelle frontière entre le visible et l’invisible, entre le « normal » et le caché, entre la reconnaissance terrestre et la mission spirituelle qu’elle s’était assignée.

L’époque : entre Mesmer et les sciences

Robert Fludd, alchimiste anglais, Philosophie mosaïque


Au tournant du XXe siècle, l’Europe est fascinée par l’ésotérisme et le spiritisme. Les théories de Mesmer sur le magnétisme animal, les séances de tables tournantes, les fantômes et les revenants répondent à l’accélération brutale de la modernité, de l’industrialisation et des découvertes scientifiques. Face au matérialisme triomphant, beaucoup cherchent un ailleurs, un lien avec l’invisible.

Hilma af Klint ne se contente pas de suivre cette vague. Dès 1896, elle constitue avec quatre autres femmes — Anna Cassel, Cornelia Cederberg, Sigrid Hedman et Mathilda Nilsson — un groupe spirituel nommé De Fem (« Les Cinq »). Ensemble, elles organisent des séances régulières, reçoivent des messages des « Hauts Maîtres », dessinent et peignent en état de transe. Cette sororité spirite, avant-gardiste dans sa forme même, devient le creuset de sa pratique artistique la plus radicale.

Le commissaire Pascal Rousseau rappelle que cette époque, empreinte de symbolisme, restait profondément critique et méfiante à l’égard des femmes qui s’affranchissaient des normes. Ce qui explique peut-être pourquoi Hilma se disait guidée par des anges et d’autres entités spirituelles.


Du Chaos au Retable : une éco-cosmogonie de réconciliation

Le parcours de l’exposition Peintures du Temple (1906-1915) suit une logique initiatique. Il s’étend du Chaos originel (1906-1907) au Retable (1915), en passant par les différents Pastels ou encore par Les Grandes Peinture figuratives (1907), dans une quête de paix, d’accomplissement. Un cabinet de curiosités et un focus sur le groupe « Les Cinq » et la médiumnité ponctuent l’exposition.

Hilma af Klint, Cygne, 1907, vue de l’exposition

Hilma af Klint, Colombe, n° 2, 1915

À travers Peintures du temple, Hilma af Klint sert une mission : réconcilier visible/invisible, corps/esprit, masculin/féminin. Elle narre des combats symboliques comme celui du Cygne (1915) (blanc et noir), et celui de la chute de la Colombe (1915) annonçant une nouvelle ère. En allant et venant entre les mondes, l’artiste peint sa propre cosmogonie : la création, l’évolution, la destruction avant une renaissance apaisée.

Hilma af Klint, Chaos Originel, n° 16, 1906-1907

Le premier groupe du cycle, le Chaos originel, est composé de 26 toiles réalisées à partir de dessins automatiques préparatoires, dictés par des « esprits ». Les motifs évoluent du magma primordial aux formes plus évoluées (dont la spirale de l’escargot). Les pastels portent une symbolique précise: bleu pour le féminin, jaune pour le masculin, vert pour l’androgynie et l’unité perdue.

Hilma af Klint, Chaos Originel, 1906-1907, vue de l’exposition

Les Dix plus Grands

Hilma af Klint, Les Dix plus Grands, n° 4, Jeunesse, 1907

Les Dix plus Grands, série monumentale dont est tirée l’affiche de l’exposition (Jeunesse n°4), détaille les différents âges de la vie : enfance, jeunesse, âge adulte, vieillesse. Elle achève de manière saisissante sur quatre carrés de géométrie pure. Un peu comme un silence abstrait après le foisonnement des formes. Sans doute l’un des moments les plus radicaux de l’artiste.

Hilma af Klint, Les Dix plus Grands, n° 1 et 2, vue de l’exposition

« Les quatre premiers tableaux représentent l’unité originelle des deux genres, leur séparation et leur réunification, les mystères de l’hymen évoquant la guérison romantique du monde » écrit Pascal Rousseau. « Les deux derniers montrent la sérénité et la perfection auxquelles l’humanité peut prétendre au terme de son cheminement » poursuit le commissaire. Peintes a tempera dans des motifs variés -géométriques, arabesques, disques, couronnes florales- les toiles explorent une riche palette de pastels -du mauve à l’orange-, et y pique des cercles noirs. De grands lettres complètent le tout : les initiales MN (masculin et féminin).

L’Accomplissement

Hilma af Klint, Retable, n° 1, 1915

Le Retable, « symbole des voyages spirituels du groupe (« Les Cinq ») » selon Pascal Rousseau est un résumé. « Il comprend quatre grandes peintures à l’huile qui célèbrent l’accomplissement spirituel du groupe, en donnant à voir la fin vers laquelle il se dirige, de même que le reste de l’humanité : une demeure suprême, émanation de l’équilibre cosmique ».

Une sororité spirite

Hilma af Klint, Éros, n° 1, 1907

Hilma af Klint n’a jamais revendiqué le statut de génie solitaire, figure emblématique de romantisme. Et pour cause. Ses séries sont le fruit d’une collaboration avec ses amies, notamment Anna Cassel qui a par exemple peint les toiles 10, 11, 12 et 15 de la première série Chaos. Elle a aussi bénéficié de l’aide « pratique et difficile » de Gusten Andersson et Cornelia Cederberg, pour Les Dix plus Grands. Cette dimension collective renforce encore la singularité de son parcours.

Influences et ancrage

Derrière les motifs géométriques et floraux se dessinent de multiples strates.

Les Peintures du Temple s’inspirent des travaux de l’alchimiste anglais Robert Fludd (Philosophie mosaïque) et des travaux cosmogoniques du philosophe allemand Jacob Böhme. L’exposition présente d’ailleurs un exemplaire de ces ouvrages.

Quant aux pastels, Hilma puise à la fois dans le courant théosophique et sa psychologie des couleurs et dans l’optique et dans la physique de la lumière notamment avec le traité de Goethe. Les deux mondes, toujours. Un symbole : Éros (1907.) Une ligne frontière parcourue d’arabesques, frôlée par une fleur tandis que, de part et d’autre, des verts et des bleus se mélangent.

Les motifs floraux reflètent par ailleurs sa grande connaissance de la botanique, qu’elle a découvert lors de séjours estivaux avec sa famille au nord-est de Stockholm, au début des années 1870.

La modernité nordique

Cabinet de curiosités : boîtes à chapeaux, motifs floraux

Enfin, le cabinet de curiosités de l’exposition (costumes, accessoires) le montre, Hilma était perméable à l’esprit du temps. Dans la seconde moitié du 19e siècle, la mythologie et le folklore nordiques avaient le vent en poupe. Les traditions rurales contribuaient en effet à la construction identitaire du pays. Ainsi, en 1872, le Musée nordique ouvre à Stockholm, suivi en 1881 par le musée Skansen qui se concentre sur l’architecture traditionnelle. Hilma a trouvé dans ses collections d’objets vernaculaires des motifs et des sujets. On retient notamment les kurbits, motifs des décors domestiques, formés de volutes florales stylisées, mais aussi des sujets avec le thème de l’escalier des âges. Ce thème est repris de manière très abstraite dans la séquence des Dix plus Grands.

Hilma af Klint, Grandes peintures Figuratives, n°4, 1907


Certes, l’exposition Peintures du Temple ne résout pas totalement l’énigme Hilma af Klint. Le voile de Maya entoure encore son œuvre, et c’est peut-être mieux ainsi.

En traversant les frontières que Hilma n’a cessé de franchir — entre visible et invisible, corps et esprit, vie terrestre et mission cosmique —, on ressort légèrement transformé. Comme si ce rideau rose pastel avait permis, le temps d’une exposition, de percevoir la réalité autrement : plus poreuse, plus colorée, plus chargée de sens cachés.

Une réalité qui résonne avec notre présent : fluidité des genres, relation au vivant, cosmogonies alternatives, place de la femme dans les récits spirituels.


Hilma af Klint refusait de montrer ses œuvres de son vivant. Elle attendait simplement que le monde soit prêt à passer, lui aussi, de l’autre côté du voile.

Il aura fallu près d’un siècle et une rétrospective au Guggenheim en 2018 pour que le monde soit enfin prêt.

INFOS

Exposition Hilma af Klint Les peintures du Temple (1906-1915)

Du mardi au dimanche de 10h à 19h30 

Nocturne le vendredi jusqu’à 22h

Fermeture exceptionnelle : 7 juillet (10h à 14h), 14 juillet
Fermeture anticipée : 26 juillet à 15h 

Galerie 8

Tarif plein : 15 €

Tarif réduit : 12 €
Titulaire de l’abonnement 18-25 ans, étudiants jusqu’à 30 ans inclus, familles nombreuses

Gratuit
– 18 ans, demandeurs d’emploi, visiteurs en situation de handicap, Pass GrandPalais…

Plus d’infos sur le site du Grand Palais

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