Photo : Mesnographies entre choc et réparation

Photo : Mesnographies entre choc et réparation. Le festival des Mesnuls consacre un focus à l’inceste et explore des thématiques très contemporaines comme l’environnement, l’immigration, la sororité ou encore le corps. Au total 22 photographes venus de 15 pays sous le regard bienveillant de Yann Arthus-Bertrand, fidèle voisin de l’événement.


Il y a comme un parfum d’enfance écrasée dans la quiétude de ce parc des Mesnuls (Yvelines). L’endroit est vaste, quadrillé de murets ouverts, ombragé d’essences diverses, rafraîchi par un petit étang. Plantés sur l’herbe, des carrés de photos grand format côtoient, sur les pierres des murs, des tirages de taille variée.


En pleine lumière estivale, l’édition 2026 du festival photographique Mesnographies aborde l’indicible : l’inceste.

En 2021, La Familia Grande, le livre de Camille Kouchner avait créé une onde de choc. Pourtant, le thème reste encore trop marginal dans le champ artistique. Peut-être trop intime, trop lourd. Claire Pathé, la directrice artistique, a donc décidé d’établir une sorte de géographie de l’inceste avec un focus : « Je te crois. »

Je te crois : géographie sensible de l’inceste

Les artistes invités témoignent devant leurs œuvres. L’émotion s’incarne dans le verbe, les larmes coulent parfois. La sélection évite soigneusement le piège du sensationnalisme et du voyeurisme. « On ne voulait pas vous faire peur » précise Claire Pathé, elle-même victime d’inceste.

La délicatesse comme clef d’exploration

Virginia Morini – vue de l’exposition

En effet, tout ici est particulièrement délicat. La délicatesse devient même la clef de l’exploration. Couleurs douces, flous, petites mains d’enfants aux ongles vernis de rose.
Seules exceptions notables : une main fouillant des entrailles et un couteau tranchant la chair dans les images plus crues de Virginia Morini. Cette dernière, dont l’inceste traverse l’histoire familiale, livre un travail regroupant les récits de victimes en un « journal collectif ».
On s’interroge toutefois. La photo d’une grosse main posée sur la cuisse de Lucia Sassiat, petite fille, une grosse main qui entoure deux menottes, n’est-ce pas aussi violent? Comme d’ailleurs les flacons de parfum du violeur, une odeur que Lucia Sassiat devenue grande explore avec le reste des archives familiales. La suggestion peut supplanter le reste.

Du pastel au noir : des langages photographiques variés pour dire l’indicible

Juliette-Andréa Elie – vue de l’exposition

La suggestion par les couleurs douces également. Les teintes sont parfois pastels : rose, bleu, mauve. Mauve comme le chardon que Juliette-Andréa Elie a choisi de mettre en avant. « Le chardon est urticant, c’est une violence, mais il est aussi utilisé pour soigner les irritations » explique l’artiste visuelle. Une manière d’essayer de « réparer » ou de retrouver la petite fille souillée, la petite fille d’avant, la petite fille rose. « J’ai fait bouillir certaines de mes photos dans un bain d’avocats, ce qui a la faculté de rosir les tirages. »

Sergio Melendez – vue de l’exposition

C’est en revanche le noir et blanc qui domine chez Sergio Melendez. Un noir et blanc qui dessine le lit d’enfant, à la fois refuge et lieu d’horreur, ou encore les collines près de la maison familiale. Le photographe péruvien a choisi le noir et blanc car il lui permet notamment de travailler les ombres. « Dans la chambre obscure je peux les éclaircir ou les renforcer (…) ce qui aide à voir une vérité qui fait mal » précise-t-il. La lumière qui jaillit parfois des scènes évoque aussi un ailleurs où il pouvait se projeter.

Le noir et blanc voit flou pour jouer la distance avec le mal chez Maëva Benaïche tandis que le rouge crie la douleur sur ses vidéos familiales numérisées.

Mathis Benestebe – vue de l’exposition

Du noir aussi, en résonance avec un bleu profond, chez Mathis Benestebe. Avec Black-out il explore une mémoire, un grenier de souvenirs, effacés par un stress traumatique. En bleu, des images douces, des objets d’enfance (poussette, ours …) se dessinent sur l’amnésie noire.

Ce que l’on efface : réparation

Mika Sperling – vue de l’exposition

Et puis, il y a ce qu’on efface. D’une part, l’amnésie traumatique subie, et de l’autre, l’effacement actif, volontaire, presque thérapeutique de l’agresseur. Ce que Mathis Benestebe fait avec le Black-out et ce que Sergio Melendez et la photographe allemande Mika Sperling font avec les ciseaux sur les photos de famille (découper le violeur et/ou les témoins muets), c’est un geste identique allant dans deux directions opposées.

L’acte photographique intervient en double bind : on cadre, on recadre, on coupe, on surexpose. La photographie est par nature un art de ce qu’on choisit d’inclure et d’exclure. Dans ce festival cela devient presque une métaphore de la mémoire traumatique.

Au-delà de ce focus, les Mesnographies déploient un regard tout aussi sensible sur les grandes questions qui traversent le monde. Immigration, sororité, mémoire collective. On retiendra notamment le travail en bleu, rouge et blanc de Hashin Nasr le photographe qui conjugue le surréalisme avec la culture soudanaise. Fleurs, lumière et cônes bleus, le regard s’attache à cette combinaison originale.

L’intime reste un fil rouge du festival. Il dialogue avec le corps et le paysage.

Corps et paysage : les peaux du monde

Vic Bakin – vue de l’exposition

Entre les deux, flotte l’œuvre de Vic Bakin (Ukraine). Dans le parc des Mesnuls, ses grands formats en toile imperméabilisée volent au gré du vent, se déplacent avec les lents caprices de la mare. Le photographe livre des photos en noir et blanc de jeunes Ukrainiens dans la campagne proche de Kiev. Une interrogation sur la masculinité puis sur la guerre. Le rendu est paradoxalement intemporel et très actuel.

Jay Ng Yuin Ki – vue de l’exposition

Toujours dans la délicatesse, le troublant travail de Jay Ng Yuin Ki (Hong-Kong). Le photographe s’attache à la transition difficile entre adolescence et âge adulte. Un verre d’eau dans lequel se reflète, tout en flou, le visage du modèle, des corps déformés par l’eau d’une rivière, des mains qui encerclent une sphère transparente recouverte de matière végétale. On ne se sait pas où se trouvent les frontières. Tout est mêlé, en « process » et tout est beau.

Yiannis Pallis – vue de l’exposition

Flou encore chez Yiannis Pallis (Grèce). Mais cette fois-ci entre le corps, la géographie domestique ou les éléments naturels. Le corps se pare de rideau de douche, la tête devient feuille de chou, le pied s’appuie sur la roche. On regarde entre sourire et introspection.

Le Jardin n’est pas clos : urgence climatique

Marjolijn de Groot – vue de l’exposition

Au cœur de l’actualité, entre mégafeux, inondations, canicules et tempêtes, Le Jardin n’est pas clos. Un espace de questionnement sur les manières d’appréhender un monde en transition climatique.

Marjolijn de Groot (Pays-Bas) s’empare du plastique et de l’emballage en général pour questionner nos pratiques de surconsommation. Au centre de la démarche, une approche esthétique de la trace de nos usages. Résultat : des clichés-sculptures qui emballent, de la robe haute couture en papier bulle aux excroissances de carton entre deux cactus.

Plus éthéré mais tout aussi impactant : le façonnement de nos imaginaires. Caroline Ruffault ausculte la destruction des paysages par les mythes hollywoodiens (la voiture comme moyen de conquête et d’évasion / road trip) comme par les énergies fossiles qui creusent, assèchent, bref ravagent. Notons que la photographe ne mentionne pas les data centers, derniers prédateurs en date des écosystèmes locaux.

Au festival Mesnographies, la photographie dit l’inceste, le corps, la terre abîmée. Elle interroge entre trouble et réparation.

INFOS

Mesnographies

Parc municipal de Les Mesnuls

13 Grande Rue

78490 Les Mesnuls

Du 6 juin au 1er septembre / du lundi au dimanche

Exposition gratuite et ouverte à tous

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