Raoul Dufy La mélodie du bonheur aux Franciscaines

Raoul Dufy La mélodie du bonheur aux Franciscaines de Deauville. Baigneuses, courses hippiques, couleurs éclatantes, rythmes musicaux, une exposition qui révèle un artiste éclectique, dont la joie cache peut-être une part d’ombre.

Un vent de légèreté souffle sur les musées. Du moins sur certains. Après Renoir et l’amour à Orsay ou encore Matisse au Grand Palais, les Franciscaines accueillent Raoul Dufy. Un jeu de miroir. L’ancienne abbaye devenue lieu d’art hybride – espace d’exposition, de restauration, ludothèque, médiathèque – ouvre en effet ses portes à un créateur tout aussi polymorphe.

Peintre, graveur, designer, portraitiste, le natif du Havre touche à tout et traverse tous les courants de son époque. « Dufy a eu une carrière caméléon » résume Christian Briend, commissaire et spécialiste des avant-gardes du début du XXe siècle.

Raoul Dufy La mélodie du bonheur, organisée en coopération avec le Centre Pompidou, est une variation sur une exposition déjà présentée à Séoul (2023) et Shanghai (2024). « Cette rétrospective a toutefois une particularité » remarque le commissaire, « elle puise essentiellement dans le fonds privé – œuvres d’atelier, de recherche, etc. – ce qui lui donne une certaine intimité et permet d’explorer des dimensions moins connues. » Ce fonds a été cédé à l’État par la veuve de l’artiste en 1963 et est géré par le musée national d’art moderne. Au total, La mélodie du bonheur propose une centaine d’œuvres issues de ce fonds ainsi que de quelques prêts.

Éclectisme : de l’impressionnisme aux arts décoratifs

L’Estacade à Sainte-Adresse, 1902

La scénographie, qui se veut à la fois chronologique et thématique, ouvre l’exposition avec trois autoportraits de l’artiste à différents moments de sa vie afin de souligner la diversité de son œuvre. On le découvre jeune, le regard perdu, éclairé par une lumière tombante et un col blanc ; puis saisi au début de la construction de sa grammaire picturale avec un trait rapide et aérien ; enfin, dans la pleine liberté de la couleur.

En regard des trois tableaux, un panneau mural synthétise l’itinéraire de ce grand joueur de couleurs.

Rue pavoisée au Havre, 1906

Raoul Dufy naît au Havre en 1877 dans une famille férue de musique et s’éteint à Forcalquier en 1953.
Il débute sa formation à l’École municipale des beaux-arts du Havre puis entre aux Beaux-Arts de Paris en 1900. En 1905, le jeune artiste découvre Luxe, calme et volupté de Matisse au Salon des Indépendants. Il s’écarte alors des paysages impressionnistes, notamment des effets de lumière de L’Estacade à Sainte-Adresse, pour plonger dans le fauvisme. « Dans la série des affiches – Les Affiches à Trouville et Rue pavoisée par exemple – on sent l’influence de Monet et de Bonnard, mais les formes sont plus structurées et il y a un papillonnement de la lumière » estime Christian Briend. De son côté, La Dame en rose, avec sa pose curieuse – corps penché, mains en cercle – et surtout ses couleurs et son halo évoquent Van Gogh et Gauguin.

La Dame en rose, 1908

Bateaux à quai dans le port de Marseille, 1908

Dufy prend également le virage du cubisme. En 1907, il suit Braque sur les traces de Cézanne. Bateaux à quai dans le port de Marseille ou encore la série de l’Estaque (arbres, plages) montrent un goût de la couleur et du motif qui le distinguent de son ami plus rigoriste.

Les arts décoratifs

Longchamp, gouache, 1919

À Caen, en 1910, le Normand prend le virage des arts décoratifs. Il travaille la céramique avec Josep Llorens Artigas, s’associe à l’architecte Nicolas Maria Rubió pour des architectures de salon. Raoul Dufy explore aussi le textile. La collaboration avec le couturier Paul Poiret scelle un pacte art-mode et le dirige vers les champs de courses. Il en tire des motifs qui feront sa légende.

Paris, tapisserie laine et soie, 1937

Bestiaire, baigneuses et champs de course

« L’œuvre de Raoul Dufy est bourrée de détails » note Christian Briend. « Dans Cortège d’Orphée (gravures sur bois illustrant le livre de Guillaume Apollinaire NDLR), il déploie des animaux qui seront repris dans ses céramiques, ses portraits, ses tissus. »

Baigneuses, 1919
Baigneuse à la coquille, 1923

Hippocampes et créatures mythologiques peuplent les mondes marins. Ils entourent notamment Baigneuses, ces géantes aux traits massifs peintes avec une touche large et épaisse évoquant l’expressionnisme. Le format monumental rend humble face à ces figures démesurées, happe le regard, immerge le visiteur dans le monde aquatique et onirique de l’artiste.

La mer, la plage restent une constante : de la légèreté d’une villégiature aux souvenirs des bombardements sur Le Havre.

Amphitrite, vers 1925

Le bestiaire peuple aussi les champs de courses, autre thème très présent chez Dufy et qui contribue largement à construire sa réputation de peintre de la joie de vivre. Une réputation qui culmine avec une célébration du progrès, La Fée Électricité, une fresque de 600 m2 réalisée pour l’Exposition internationale de Paris en 1937.

Pêcheur au filet, vers 1914

Autre singularité : le créateur ne fait pas de hiérarchie entre arts mineurs et arts majeurs. Il entend « rénover la gravure sur bois », s’inspire sans doute des santons pour l’intriguant Pêcheur au filet. Grands aplats de bleus, regard intense, sensation d’agrandissement, presque de démesure comme Baigneuses, le pêcheur dégage une influence expressionniste.

Peindre la musique

L’Atelier de l’impasse de Guelma, 1935-1952
Section portraits, vue de l’exposition

Dufy a beaucoup peint ses ateliers. « Il y a de nombreux portraits sur fond bleu car Raoul Dufy faisait ses modèles dans son atelier aux murs bleus » précise le commissaire. Toujours dans le bleu, on découvre L’Atelier de l’impasse de Guelma (Paris) et son jeu de portes et de fenêtres qui fait entrer la rue bleue dans l’appartement et plonge dans ses profondeurs. Ce jeu de perspective entre le dedans et le dehors trouble les repères. L’œil ne sait plus vraiment où s’arrête la pièce et où commence la rue. Dufy orchestre une désorientation douce.

Mais on remarque aussi la célèbre nature morte au violon, Le Violon rouge.

Le Violon rouge, vers 1948

« C’est dans l’un de ses ateliers que Dufy réalise un portrait-hommage à Bach » note le commissaire. Ailleurs, il peint un Hommage à Claude Debussy. « La musique est omniprésente dans l’œuvre de l’artiste à travers Bach, mais aussi Mozart, Chopin, Debussy ou encore Satie. » Bien plus, la musique est intrinsèquement liée à la peinture. « Raoul Dufy cherche à traduire le rythme et la mélodie dans la peinture. » C’est le rôle de la couleur. Certes, le peintre commence à radicalement dissocier la couleur de la forme, en voyant une petite fille courir sur un quai à Honfleur, réalisant que la trace de la couleur persistait, alors que la forme de la jupe s’effaçait. Mais « le dessin est un peu la mélodie et les couleurs, les tonalités. »

Cargos noirs : contrepoint du bonheur

Cargo noir et drapeau, vers 1948

La mélodie du bonheur capture courses hippiques, plages normandes balayées par le vent qui fait claquer les tentes et les parasols, régates et lumière vive. Mais Dufy est-il vraiment un peintre du bonheur? Le commissaire émet un bémol avec, notamment, la série Les Cargos noirs. « Je prends, ici, le contrepied du titre de cette exposition » précise Christian Briend. Les Cargos noirs sont pulvérisés de noir-lumière. Chez Dufy, ce noir ne renvoie pas l’ombre mais là ‘éblouissement : celui du soleil au zénith, si intense qu’il aveugle. Ce noir-là semble tomber comme un projecteur sur le ciel normand l’assombrissant soudainement et le commissaire y décèle une « émouvante signification testamentaire. »

On peut y lire, bien sûr, l’approche de la fin de vie. Mais on peut aussi y voir un autre éblouissement : celui, plus tragique, des bombardements qui, dans un éblouissement, ont rasé Le Havre, ville à laquelle Dufy était attaché, vers laquelle il revenait toujours. Le noir-lumière de ces cargos ne serait alors pas seulement solaire, mais celui d’une ville disparue dans un éclat de guerre.

Raoul Dufy, grand coloriste de la vie aurait-il donc eu une petite mélodie noire qui hantait sa joie de vivre?

INFOS

Raoul Dufy, la mélodie du bonheur

Les Franciscaines

Jusqu’au 20 septembre

Tarif : de 5 à 13 euros

Horaires : de 10h30 à 18h30 – du mardi au dimanche

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