Mémorial de Caen : récits de (Dé)colonisations

Mémorial de Caen : récits de (Dé)colonisations. L’exposition regroupe une quarantaine d’artistes africains livrant, à travers 60 œuvres, une autre parole sur l’histoire occultée (les tirailleurs, Thiaoroye), les caricatures et stéréotypes (Mr Banania), les identités fluctuantes, le néocolonialisme, ou encore l’Afrique poubelle.

Le mémorial de Caen accueille l’exposition (Dé)colonisations. Quel rapport entre cet ancien bunker nazi et les créations de l’élite de l’art africain?

Entrée du Mémorial de Caen


L’histoire bien sûr. Tout d’abord celle des « tirailleurs sénégalais » qui ont combattu pendant les deux guerres mondiales. Ils étaient 200 000 lors de la première, 179 000 lors de la seconde. Une précision indispensable : « Tirailleurs sénégalais » est un nom générique qui ne regroupe pas seulement les soldats du Sénégal, mais les recrues de l’ensemble des colonies africaines de l’Empire français.


Thiaroye, la photo de l’exposition (photo d’ouverture), fixe le regard sur un massacre occulté. Omar Victor Diop de face, calot rouge sur la tête, ceinture militaire, uniforme kaki, plante ses yeux dans les vôtres devant une troupe d’anonymes, une troupe shootée de dos. Objectif : leur donner un visage, une identité, une humanité.
Rappelons que le massacre de Thiaroye, en 1944, près de Dakar (Sénégal) a coûté la vie à 35 ou 70 hommes selon les autorités françaises, bien plus – entre 300 et 400 – selon les historiens sénégalais. Ces soldats, qui avaient combattu pour la France, ont été abattus, parce qu’ils réclamaient simplement leur solde. Alors, le photographe sénégalais regarde directement les coupables.

Tirailleurs : du massacre aux caricatures

L’exposition (Dé)colonisations, c’est ensuite, de manière plus générale, une plongée dans l’histoire, les stéréotypes, les clichés, mais aussi dans les ressources à mobiliser et les défis à relever pour construire l’avenir.

Organisée avec les prêts de galeries et le soutien de la Fondation Gandur pour l’art, elle regroupe une quarantaine d’artistes issus de l’ensemble du Continent et utilisant tous les médiums, de la photo à la sculpture en passant par la peinture et la vidéo.

Portraits d’Africains puissants

Omar Victor Diop, Don Miguel De Castro, 2012 – vue de l’exposition


Le Mémorial de Caen ouvre (Dé)colonisations par un couloir regroupant d’autres œuvres d’Omar Victor Diop. Issues des séries Liberty et Diaspora, elles reflètent le travail du photographe qui s’étend de la miniature moghole au portrait de cour. Aucune femme dans le lot malheureusement. Diop montre des Africains puissants. Don Miguel De Castro, par exemple, qui, au 17e siècle, fut ambassadeur du Congo aux Pays-Bas. Ou encore Nicolau Água Rosada, fils du roi Henri III du Congo et figure de la résistance à l’ingérence coloniale portugaise au 19e siècle. Fidèle à son style qui mêle mode, sport, histoire et identité, il propose ici des personnages en costumes avec, en guise d’accessoire, un ballon, un trophée de foot, des sneakers etc. Une récurrence. L’artiste voit en effet dans le foot une sorte de curseur sur l’état de la société en matière de races.

Toujours dans le couloir, affichées comme la chronologie d’une conquête, on découvre une série de cartes du 16e siècle à nos jours. L’Afrique vue par l’Occident. Des créatures mythologiques au milieu de l’océan aux frontières officielles relayées par le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères français.

Plus loin, après une table « bibliothèque coloniale », on retrouve les soldats africains dans les guerres ou leurs représentations populaires.

Banania ne sourit plus

Fabrice Monteiro, Mr Banania, 2017

Voilà, hiératique, dans un noir et blanc impeccable, le Banania sénégalais des boites de cacao, en costume traditionnel classieux levant sa tasse avec une élégance impassible. Aucune place pour le moindre soutire benêt et caricatural. Juste une majestueuse beauté signée Fabrice Monteiro, l’artiste belgo-béninois vivant à Dakar. Plus loin, le franco-béninois Roméo Mivekannin portraitise les tirailleurs sénégalais sur fond de journaux d’époque ou les « saisit » sur toile à la sortie du métro parisien.

Roméo Mivekannin, Tirailleurs sénégalais à Paris, 2021

Le parcours suit cinq étapes. Après les soldats dans la guerre, place à l’Ordre de l’injustice et Résister. Viennent ensuite l’Aventure ambigüe et un Monde à reconstruire. Sur deux étages, la scénographie aérienne laisse respirer les œuvres, généralement des grands formats qui, souvent, fourmillent de détails à décrypter.

Résistances et contre récits

Samuel Fosso, African spirits, Nelson Mandela, 2008

Le visiteur croise évidemment des œuvres qu’il a vues ailleurs. À la Fondation Louis Vuitton notamment pour Diop. À la Maison européenne de la photographie, par exemple, pour Samuel Fosso lors d’une exposition dédiée en 2022. Comme Diop, et avant lui, l’artiste camerounais se met en scène. Avec un don indéniable pour la métamorphose. Son incarnation du pape est iconique. Ici, il incarne de grandes figures africaines de la résistance. Notamment dans un étonnant portrait de Nelson Mandela en chef tribal. Mais aussi à travers des clichés d’Angela Davis, Martin Luther King ou Mohamed Ali.

©Lucie Kamswekera, Époque coloniale, 2022, ©Crédit photographique : Fondation Gandur pour l’Art, Genève, photographie Lucas Olivet

Résister, pour Lucie Kamswekera, c’est montrer que la colonisation ne s’est pas arrêtée. Pour l’ancienne infirmière congolaise, elle continue en effet d’infuser les sociétés contemporaines. Et c’est sur des toiles de jute brodées et des matériaux du quotidien que l’artiste visuelle inscrit les séquelles et la mémoire de la colonisation. On remarque en particulier une œuvre sur le destin tragique de Patrice Lumumba, premier Premier ministre du Congo, assassiné en 1961.

Hilary Balu, Illusion identitaire, 2021

Hilary Balu poursuit cette réflexion sur les séquelles de la colonisation et l’hybridation identitaire. Sur fond rose sang, Illusion identitaire peint un migrant, casque de moto Calais sur la tête et sabre traditionnel à la main. Ce migrant sur les eaux, en route pour l’eldorado européen est doublé, en background, par des colons qui quittent une frégate pour accoster, eux aussi, sur une terre de cocagne, … quelques siècles plus tôt. Les rêves et les espoirs sont parfois sanglants.

Nouveaux mondes

Le Mémorial de Caen n’ancre pas son exposition dans le passé. Il l’ouvre vers l’avenir et scanne le présent.

Fahamu Pecou, Soul Makossa, 2021

Fahamu Pecou raille les stéréotypes entourant la masculinité noire tandis que Raymond Tsham Mateng interroge la hiérarchie des cultures. Cheri Samba, lui, irrigue le monde avec les poumons et le cœur de l’Afrique.

Raymond Tsham Mateng, Les Hemba et Jeff Koons, 2023

L’impact de ses œuvres est d’autant plus fort qu’elles n’ont rien de sinistre. La couleur éclate, les motifs dansent, les masques ont la légèreté du pop art.

Rolling Figures, la grande fresque signée Malala Andrialavidrazana, joue avec les cartes pour pointer un néo-colonialisme inscrit dans les frontières. L’artiste franco-malgache puise dans les archives, les symboles étatiques (timbres, billets de banque), l’industrie musicale (vinyles, album) pour broder un contre-récit. La plasticienne y intègre patriarcat et changement climatique. Ainsi, au milieu des collages, on est saisi par le surgissement de suffragettes.

Malala Andrialavidrazana, Rolling figures, détail, 2022

De son côté, Fabrice Monteiro incarne le saccage environnemental avec une inquiétante créature mythique faite de bandes VHS, plantée au milieu d’une décharge informatique, un long bâton de feu à la main. Alliance de l’animisme et de l’écologie, la série The Prophecy entend éveiller les conscience afin d’éviter que l’Afrique ne devienne un enfer.

Fabrice Monteiro, Ogun, The prophecy, 2016

Égalité des genres, respect des cultures, préservation de l’environnement, autant de thèmes qui transcendent les particularismes locaux. Et c’est là l’un des points fort de l’exposition. Construire un récit face aux défis d’aujourd’hui et de demain.

INFOS

Mémorial de Caen

Esplanade Général Eisenhower
CS 55026
14050 Caen Cedex 4

(Dé)colonisations : des artistes africains interrogent l’histoire

Jusqu’au 11 novembre 2026

Horaires : de 9h00 à 19h00

Tarif : de 6 à 20,80 euros ; visite commentée gratuite à 15h00 jusqu’au 30 août

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