Lázár Nelio Biedermann saga gothique

Lázár Nelio Biedermann saga gothique. Le jeune écrivain suisse, né en 2003, s’inspire de sa famille pour livrer un roman qui retrace, à travers trois générations de nobles hongrois, la chute des Habsbourg et les tourments du monde. Un livre hanté dont la plume symboliste explore les bouleversements du XXe siècle.

Par Léonore Cottrant

Sur la couverture : un cheval blanc altier, symbole de la grandeur de l’empire et de sa noblesse. En fond, des motifs floraux rouges et folkloriques. Une bonne image de l’oscillation du roman entre onirisme et réalisme. Un livre-fresque qui part d’une forêt austro-hongroise et de ses ombres et se termine par une autre, proche de la Suisse, avec d’autres menaces, les sentinelles communistes.

Nelio Biedermann immerge le lecteur dans l’histoire. La vie des nobles sous les Habsbourg : châteaux aux tapis profonds, forêts hantées, vaisselle précieuse, âmes tourmentées. Puis, la montée du nazisme et la guerre : exode, spoliations, compromissions de la noblesse, fuite vers l’Amérique. Enfin, l’ère soviétique avec la terreur, le déclassement radical, la fin d’un monde et le départ de la dernière génération des Lázár.

Trois générations de Lázár se succèdent : Sándor et Mária, les grands-parents ; Lajos et son épouse Lily, les parents ; Pista et Eva, les enfants. Dans l’ombre, Imre, frère de Sándor.

La mort, les traumas comme ADN

La lignée des barons von Lázár porte une malédiction : le suicide et la folie. La grand-mère, la belle Mária, met fin à ses jours, perdue dans l’histoire qui se dessine et dans ses amours défuntes ; le grand-père Sándor sombre dans l’alcoolisme et chute mortellement dans l’escalier du château. Imre, le frère lumineux de Sándor, opte pour la « folie ».

Nelio Biedermann sonde aussi les failles de ses personnages. Le roman commence par une double imposture. Lajos, l’héritier du baron Sándor, est en fait le fils d’un palefrenier. Sa peau translucide interroge sur sa survie, une fragilité qui annonce celle de la lignée. Son père officiel, le baron, occupe la place de l’oncle, Imre, déjà réfugié dans un autre monde. Sándor s’applique à tenir son rang, Imre, lui, a la grâce aristocratique innée mais déjà obsolète.

Lajos s’abîme dans l’époque. Il collabore a minima avec le nazisme, symboliquement avec le régime communiste. La terreur quotidienne d’être ratissé par le régime se double de la culpabilité d’avoir laissé faire la politique antijuive.

Pista, le fils de Lajos, est rongé par son impuissance à protéger les femmes durant les exactions russes.

Dire la violence

Nelio Biedermann dit la violence : l’intime et la politique. À travers, notamment, le viol. Dans la débâcle de la Seconde Guerre mondiale, un groupe de soldats russes s’introduit dans le château d’amis de la famille Lázár. Le chef demande une femme pour satisfaire ses hommes. Les femmes désignent la servante. Pour sa peine, elle aura un bain pour laver ses écorchures et une bague.

À la violence de classe et de guerre s’ajoute celle du genre. Eva, la sœur de Pista, est abusée dans une chambre par un ami de son frère. Déni et dépression. Mutique, elle ne mange pas et dort beaucoup. » Elle était obsédée par l’idée que si la Vierge Marie avait menti au sujet de l’Enfant Jésus, c’était pour dissimuler les conséquences d’un viol qui l’aurait injustement privée de son honneur  » (p. 319). Pista ira jusqu’à retourner les cadavres de la répression soviétique de l’insurrection de 1956, pour y trouver le corps du violeur.

La violence, c’est aussi celle de l’antisémitisme. Les ghettos, les spoliations, les disparitions, les exécutions. Pista recherche désespérément Matilda, son amour de collégien. Elle sera exécutée avec toute sa famille par le régime pro-nazi. Ilona, sœur de Lajos, fuit avec son mari juif. On retient la scène mémorable du train où celle-ci jette in extremis les billets cachés dans ses sous-vêtements avant une fouille. On frémit devant la scène d’un prêtre en liesse, ou presque, lors des fusillades de Juifs par les nazis.

Saga gothique

Autre motif : la nature, des forêts et des villes. Nelio Biedermann joue la carte de l’éternel recommencement face aux désordres de l’histoire.  » Tandis que le muguet ourlait le sentier forestier de ses clochettes blanches aux têtes baissées, que les cerisiers fleurissaient, fanaient et laissaient place au spectacle des pommiers en fleurs, Budapest était en cendres  » (p. 243).

La forêt entre refuge et inconscient

La nature chez Biedermann n’est pas idéalisée. La forêt peut être un refuge, celui de Lajos enfant. Elle peut symboliser l’inconscient collectif, celui des contes et de la culture populaire, celui, aussi, de l’esprit tourmenté des personnages.

Les ombres furtives qui s’y glissent évoquent ce qui n’est plus, ce qui hante, ce qui se profile.  » Cette forêt qui exerçait sur elle (la mère), la même attraction que la lune sur le soleil. Cette forêt, qui, à la place de son père, avait recraché un cadavre de cerf. Cette forêt qui avait accroché dans les bois de l’animal une guirlande de lierre et fourré dans sa gueule une amanite tue-mouches. Cette forêt qui avait fait venir le cerf jusqu’à eux avant qu’il s’effondre au pied des hautes fenêtres du salon de musique. Cette forêt qui envoyait des signes à sa mère. Cette forêt qui l’appelait. Cette forêt qui s’était emparée d’elle. »(p. 23)

L’auteur puise dans le paganisme (animaux totems, flore vivante) et dans le freudisme (traumatisme de Lajos qui consulte longtemps après un viol à l’école, fascination de Pista pour les ombres auxquelles il parle, prescience d’Imre qui évoque la folie) pour raconter le temps et ses fantômes.

C’est d’ailleurs l’originalité de ce deuxième roman : raconter une saga avec un conte gothique en arrière-fond. L’éditeur évoque Les Buddenbrook de Thomas Mann, peut-être, mais alors doublé de saveurs kafkaïennes et nourri de symbolisme. Paru en 2025 en Allemagne, Lázár est resté plus de six mois sur la liste des meilleures ventes. On lui souhaite le même succès en France tant ce roman brille par son côté documenté et par son originalité. Un succès qui se dessine puisque le roman figure sur plusieurs listes de la rentrée littéraire. Notamment, le prix Femina étranger. Reste que, comme dans toute grande saga, le lecteur devra digérer une longue liste de protagonistes et s’approprier chacune de leurs histoires.

INFOS

Lázár

Nelio Biedermann

Éditions Belfond

23 euros – août 2026 – 352 pages – traduction Rose Labourie

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