Albâtre Alain Ellouz et les veines de la lumière

Albâtre Alain Ellouz et les veines de la lumière. Le sculpteur a hissé une pierre méprisée au rang de matériau-paysage aux infinies variétés, apprécié par le monde du luxe et les artistes. Paul-Henry Bizon met la geste en poésie, Christel Martin la traduit en photo.
Il y a les matériaux nobles et les autres. En sculpture le matériau roi, celui de Michel-Ange, et avant lui celui des Antiques, c’est le marbre. Mais l’albâtre ? Une matière vilipendée, souvent considérée comme négligeable, tout juste bonne à être broyée en plâtre ou transformée en bibelots sans âme. Pourtant, cet élément discret dessine des paysages minéraux d’une blancheur aux variations infinies. Il joue avec la lumière, révèle des motifs abstraits d’une liberté atmosphérique, presque céleste. C’est précisément à cette pierre oubliée que l’artiste Alain Ellouz a choisi de rendre hommage.
Cet hommage est avant tout une rencontre. Tout commence par une révélation réciproque entre une pierre vouée à l’oubli et un homme en quête de sens. C’est en sculptant que cet ancien entrepreneur dans l’informatique ressent la prodigieuse vibration de l’albâtre, ce « fard friable et sans valeur ».
Depuis cette rencontre fondatrice, Alain Ellouz ne cesse d’explorer et de réinventer cette matière. C’est ce que montre ce beau livre dédié à la blancheur traversée par la lumière, qui révèle des motifs infinis et donne naissance à des œuvres étonnantes.
Illustré de photos qui capturent avec sensibilité la translucidité et les jeux de lumière de l’albâtre, l’ouvrage permet de plonger au cœur de la matière. La couverture elle-même est une invitation tactile : elle reproduit la texture de l’albâtre avec ses alvéoles délicates, si réalistes qu’on a envie de caresser la pierre pour en ressentir la vibration.

Un parcours atypique
Né à Paris en 1955 dans une famille modeste de pieds-noirs algériens, Alain Ellouz grandit au sein d’une fratrie de huit enfants. Après un parcours atypique – voyages en Inde et en Afghanistan, métiers variés puis succès dans l’informatique –, il revend son entreprise au début des années 2000 et se consacre à la sculpture.
Sa quête de sens le mène au domaine du Montcel à Jouy-en-Josas : ancien haut lieu de l’art contemporain où la Fondation Cartier organisa, dans les années 1980, des expositions marquantes et des installations monumentales signées Arman, César ou Daniel Spoerri. Après cinq années de luttes administratives épuisantes, il renonce en 2005, ruiné. À cinquante ans, il se recentre sur la sculpture et la méditation vipassana. C’est en éclairant l’intérieur d’une fleur d’albâtre destinée à sa compagne Christel qu’il découvre la beauté cachée dans cette pierre et commence à la travailler différemment.
La pierre méprisée
Formé il y a 40 à 100 millions d’années dans des bassins marins, l’albâtre est une pierre (presque) sans histoire, souvent confondue avec un simple gypse fragile. Son nom signifie « vase sans anses » et son usage s’est longtemps limité à la confection des babioles ou à des ornements. Situé tout en bas de l’échelle de dureté de Mohs, il se raye à l’ongle et se casse facilement. L’albâtre « nuage » qu’utilise Alain Ellouz est une forme rare : translucide, veloutée et réactive à la lumière.
Sculpter la lumière

S’il fallait définir la sculpture, tout le monde s’accorderait à dire qu’il s’agit de façonner une matière – notamment la pierre – pour lui donner une vie par la densité.
Pour Alain Ellouz, l’albâtre ne se plie pas aux exigences de cette définition. Il surgit du silence et du hasard. Il se définit par son revers : ce qui l’entoure, ce qui le traverse, ce qui le souligne. Pour donner vie à l’albâtre, il faut sculpter la lumière, le vide, l’absence, pour révéler ce qui n’existe qu’en suspension. Contrairement à Michel-Ange qui voyait des formes dans le marbre et le martelait pour les faire apparaître, sculpter l’albâtre tient plus de l’intuition que de la conviction. Entretenir l’espoir d’une présence et d’une rencontre en se laissant guider par l’invisible. Comme s’il s’agissait de sculpter déjà l’imaginaire de celui qui regarde.
Il s’agit donc de sculpter la lumière plutôt que la forme. Comme le dit Alain Ellouz : « L’albâtre sans lumière est un monde sans musique. »
L’albâtre fait école dans les arts décoratifs et le luxe

Grâce aux techniques qu’il a mises au point, Alain Ellouz a réussi à faire de l’albâtre un matériau de luxe. Aujourd’hui, il collabore avec des maisons prestigieuses, notamment Chaumet (panneaux gravés pour sa boutique parisienne) et Guerlain. La sculpteur a ainsi ouvert une nouvelle voie dans les arts décoratifs, comparable à celle explorée par René Lalique avec le cristal.
Les chemins du luxe croisent ceux de l’art. En 2021, Alain Ellouz a créé sa propre fondation-galerie pour inviter d’autres artistes à explorer librement l’albâtre. Parmi ces complices de création, la première est évidemment la photographe Christel Martin, compagne et associée d’Alain Ellouz depuis vingt-cinq ans. Elle capture les nuances de la pierre en les confrontant au travail d’autres artistes, comme le peintre David Chambard avec qui elle a développé la série « Nature Vivante ».
INFOS
Albâtre Les infinis paysages d’Alain Ellouz
Paul-Henry Bizon
59€
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