Photo : Jean-Marie del Moral dans l’antre des géants

Photo : Jean-Marie del Moral dans l’antre des géants. Qu’est-ce qui se passe dans un atelier quand personne ne regarde ? Depuis près de cinquante ans, Jean-Marie del Moral, lui, regarde. Le photographe franco-hispanique expose au centre d’art Bouvet-Ladubay, à Saumur, une centaine de clichés arrachés aux ateliers de Miró, Soulages, Mitchell, Alechinsky… autant de plongées intimes dans les coulisses de la création.
« Pourquoi cette fascination pour les ateliers d’artistes me demandez-vous? Tout part d’un déclic, et ce déclic c’est ma visite de l’atelier de Miró en 1978. » Un peu comme Calder dont le paysage artistique a été bouleversé par l’atelier de Mondrian ? « Oui un peu, mais vraiment toutes proportions gardées » concède le photographe avec un sourire.

La première vie de Jean-Marie del Moral, c’est la presse magazine. Au milieu des années 70, il travaille à New York et découvre, au MoMA, les expressionnistes abstraits encore très peu exposés en France. De retour à Paris, il propose donc aux magazines, notamment à L’Humanité, des reportages sur l’art. C’est dans ce cadre qu’il se rend à l’atelier de Miró à Majorque pour une série sur les photographes anti-franquistes. « Ma première visite… Miró, grand résistant au fascisme, plus discret que Picasso, mais tellement fascinant ». Il y a une résonance. Fils de républicains espagnols exilés en France après la guerre civile, Jean-Marie del Moral voit se télescoper histoire personnelle, grande histoire, et génie particulier de l’artiste.
Atelier : espace sacré

« J’aime le côté poétique, magnétique de l’atelier. Cet espace a une dimension sacrée, comme les églises, les mosquées ou les synagogues. C’est par ailleurs un lieu en mouvement, un lieu de métaphores » estime le photographe.
L’atmosphère de l’atelier est aussi évidemment celle d’un moment de création. Gros plan sur un pinceau, chaussures et pantalon constellés de taches de peinture blanche, tubes soigneusement rangés, désordre intégral de papiers … « On passe du très ordonné au grand bordel » s’amuse Jean-Marie del Moral.
Une rétrospective en 8 moments

Au Centre d’art Bouvet-Ladubay (Saumur), l’exposition « Ateliers et portraits d’artistes » constitue une véritable rétrospective. Plus d’une centaine de clichés répartis dans les 8 salles, soit la tonalité des espaces. L’aperçu d’un travail qui porte sur les quelques 300 créateurs que Jean-Marie del Moral fait vivre dans son cadre. Car le photographe fige ce qui paradoxalement continue de vivre. Des correspondances se dessinent. La lumière et la végétation derrière une baie en regard d’une toile de Monique Frydman (Senantes, 2025). Mais aussi la buée qui estompe le paysage derrière une vitre en écho à une peinture de Christian Sorg en 2025. Ou encore le geste. Celui de Joan Mitchell un doigt sur le coin de la bouche les autres sous le menton devant les « lancées » bleues de Vetheuil (1990). Ou celui du pinceau de Pierre Alechinsky à terre, entouré de tableaux dans son atelier des Alpilles en 1998.
La scénographie organise l’œuvre en ateliers, portraits et « dialogues ». On y croise Gérard Titus-Carmel et Christian Sorg, Joan Miró et Pierre Alechinsky, Pierre Soulages et Antoni Tàpies, James H.D Brown et Jan Voss. Deux salles sont dédiées à Miquel Barceló, et Monique Frydman.
Capter le regard, saisir l’instant

Jean-Marie del Moral livre des anecdotes savoureuses. Comme celle de Soulages qui « n’admettait aucune présence dans son atelier quand il peignait. Il posait une pierre à l’entrée de la porte pour signaler l’interdiction. Y compris pour son épouse. J’attendais patiemment ». Il partage aussi des astuces pour capter l’attention du visiteur. « Nous avons accroché à hauteur de regard. Les gens passent toujours très vite, trop vite ». Autre choix : « Je fais alterner le noir et blanc et la couleur, les portraits serrés et les clichés en plan large. » On remarque aussi de manière peut-être plus délicate, plus suggestive, les alternances dans les positions. Notamment la succession : Jean-Charles Blais allongé en dandy sur un sofa (Vence, 2001), Claude Viallat, enfoncé dans un fauteuil de son atelier (Nimes, 1994), le duo tabouret-chaise des Lalanne (Ury, 1995).
Mémoire

Derrière la technique, il y a aussi le temps qui passe. « Ce qui me touche dans cette exposition c’est notamment sa dimension mémorielle » reconnait l’admirateur de Cartier-Bresson et de Doisneau. Celle d’une époque, d’un événement, mais aussi celle des disparus. « César me touche particulièrement » confie del Moral devant un cliché du sculpteur la main sur l’épaule d’une sculpture médiévale, le drapé de l’écharpe répondant au plissé de marbre, le regard direct et vivant (photo d’ouverture).
César n’est que l’un des géants capturés. Il y a Soulages en monochrome, Garouste en streetwear, Fenosa en costume, Zao Wou Ki énigmatique sur fond flou ou encore Seulgi Lee en maille jaune et rouge. Il y a les gueules : Miquel Barcelò en gros plan et en mode Van Gogh, Saura sous un crâne de taureau, James H.D Brown, en plein désert au milieu de ses chiens, Robert Motherwell, cigarette à la bouche devant sa vaste bibliothèque.
Habilis

Jean-Marie del Moral est photographe, cinéaste, amateur de littérature mais il se veut avant tout porteur de récit. C’est donc un récit qu’il veut livrer à travers ses clichés. Mais avec quelle méthode? « Je n’impose rien. Je joue la discrétion et laisse les choses se faire ». C’est là que réside son habilis, cette intelligence de la main et du moment, héritée d’une vie entière passée à ne pas déranger pour mieux saisir.
À 74 ans le photographe a une carrière établie mais encore de nombreux projets. Sur sa wishlist : des portraits du peintre et sculpteur tchèque Markus Lüpertz, une exposition au Manège Rochambeau de Valence (en 2027) ou encore un grand livre d’entretiens prévu pour 2028.
Bouvet-Ladubay : bulles et culture

On connaît Ruinart et ses cartels dans les foires d’art contemporain. On connaît moins Bouvet-Ladubay, la pépite angevine qui cultive l’art autant que les bulles. Niché en Anjou, ce domaine de Saumur & Crément créé en 1851 par Étienne Bouvet a pourtant construit au fil des décennies un engagement culturel cohérent : théâtre, arts plastiques, littérature, patrimoine souterrain. Une démarche qui remonte au début des années 90, quand la loi Évin resserre les règles publicitaires autour de l’alcool. Bouvet-Ladubay choisit alors la culture comme terrain d’expression.
Pour ses 175 ans, le domaine invite Jean-Marie del Moral et ses 107 clichés.
Mais la visite ne s’arrête pas aux salles d’exposition. On va au théâtre, construit en 1904 pour le personnel et inscrit au programme du festival d’Anjou.
On déambule dans les anciens bureaux tout en chêne et cuir, on consulte les archives, près de 6 000 étiquettes clients conservées dans leurs meubles à tiroirs, et on découvre la collection hippomobile, vingt voitures liées à l’histoire équestre de Saumur.
Le clou reste les caves, visitables à vélo. Dans un air toujours frais, entre colonnes et vestiges d’une Cathédrale Engloutie imaginée par Bouvet, on effleure la pierre tuffeau humide et on respire les parfums de raisin et d’alcool. Un refuge idéal pour les grandes chaleurs.
INFOS
Jean-Marie del Moral : Ateliers et portraits d’artistes
Centre d’Art Contemporain Bouvet-Ladubay
26-28 rue Jean Ackerman
Saint-Hilaire-Saint-Florent
49400 Saumur
`Du 30 mai au 1er novembre 2026
De 10h à 13h et de 14h30 à 18h du mardi au samedi – de 14h30 à 18h le dimanche
Entrée gratuite
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