Jesmyn Ward Nous serons tempête : traversée de l’esclavage

Jesmyn Ward Nous serons tempête : traversée de l’esclavage. Un roman viscéral où l’on marche avec Annis chaînes aux pieds, emplie d’une rage atavique et portée par les esprits ancestraux.
Il y a deux manières d’appréhender Nous serons tempête.
La première est analytique, distanciée. On pose le roman sur la table comme un objet d’étude.
En premier lieu, on liste les influences : Toni Morrison pour les hantises ancestrales qui habitent les vivants. Mais aussi Dante pour la descente infernale explicitement invoquée dans le titre original (« Let us descend »). Enfin, les traditions orales africaines et l’héritage Agojie (amazones du Dahomey – Bénin) pour les esprits protecteurs.
On souligne la réécriture subversive du mythe américain fluvial – un Huckleberry Finn inversé, noir jusqu’à l’os, où la rivière n’est plus évasion libératrice mais marécage ambigu, refuge précaire et piège mortel.
Ensuite, on note l’ambivalence des paysages, le rythme lent assumé comme nécessité esthétique, la transmission féminine malgré la violence patriarcale et raciale.
Évidemment, on contextualise : Jesmyn Ward double lauréate du National Book Award, est une voix essentielle du Sud profond.
Et on conclut : roman majeur, exigeant, beau dans sa noirceur.
Mais cette approche « à distance » ne rend pas pleinement justice à ce que Jesmyn Ward a accompli.
Lecture incarnée
La seconde manière – la seule qui rende vraiment justice à ce roman immense – est la lecture incarnée.
Celle où l’on plonge dans le récit.
Dès les premières pages, l’autrice refuse la contemplation. Elle vous prend par la main – la main de la mère – et vous emmène dans les bois sombres. Vous sentez les entraînements nocturnes : Sasha réveille Annis, la conduit à la clairière près de l’arbre foudroyé, lui apprend à manier le bâton, à frapper, à encaisser. Coups sourds, sueur qui perle, bleus qui se forment comme des marques d’héritage. Vous sentez la transmission physique, la rage maternelle qui passe dans les muscles. La nature vous enveloppe dans son ambiguïté : protectrice (cachette sacrée pour ces rituels clandestins loin des maîtres), menaçante (nuit, risques d’être surprises). La présence de Mama Aza l’ancêtre, la grand-mère, plane déjà : esprit zébré d’éclairs, tonnerre intérieur qui guide les gestes sans jamais les adoucir.
Descente aux enfers
Puis vient la rupture. Sasha est vendue pour avoir protégé sa fille du regard prédateur du maître – son propre père biologique. Annis sombre dans le deuil, trouve refuge dans l’amour avec Safi. Mais le maître découvre cette tendresse volée, sa fureur éclate, et il les vend toutes les deux.
C’est alors que commence la grande marche : la coffle, chaîne humaine interminable, descente forcée vers les marchés de La Nouvelle-Orléans, les plantations de canne à sucre de Louisiane. Vous marchez avec Annis : fer aux chevilles, boue qui aspire les pieds, faim qui creuse le ventre, ampoules qui saignent, souffles courts des compagnes enchaînées. Chaque pas pèse. Chaque rivière traversée noie un peu plus. Et chaque marais murmure ou menace : refuge pour les marrons en fuite, mais aussi piège de fièvres et d’alligators tapis.
Présence atavique et esprits yorubas
Et dans cette descente, les éclairs surgissent : Mama Aza (ou son esprit) tonne, zèbre l’intérieur d’Annis, guide ou trompe, protège ou met à l’épreuve. Cet esprit n’est pas seulement l’ombre d’une grand-mère guerrière Agojie. Il puise en effet sa fureur dans Oyá, la divinité yoruba des vents, des tempêtes et des changements radicaux – celle qui balaie le monde avec sa jupe de nuages, qui nettoie par l’orage et qui détruit pour recréer. Ward l’a invoquée en partie, cette Oyá transatlantique : cape de brouillard, tonnerre qui gronde dans les veines, force qui murmure la révolte quand la chaîne pèse trop lourd. La prose ne décrit pas les esprits : elle les invoque. Elle les fait traverser le lecteur comme ils traversent Annis. Le rythme lent devient votre propre respiration : tendu, étiré, scandé par la chaîne, mais ouvert aux fulgurances ésotériques qui percent la noirceur.
Ward vous fait d’abord sentir la préparation dans la chair (entraînements, rupture, amour brisé), puis elle vous fait marcher dans l’enfer partagé. La grande marche n’est pas le début ; elle est l’apogée de l’incarnation, le moment où la douleur collective et la rage ancestrale fusionnent.
L’analyse distanciée rend justice à l’œuvre comme texte. La critique incarnée rend justice au livre comme expérience vitale, comme sortilège qui pulse dans le corps longtemps après la dernière page.
Pour Nous serons tempête, la plus grande justice, c’est d’adopter la seconde approche. Se laisser happer dès les premiers bâtons dans la nuit. Marcher avec Annis quand la chaîne commence. Sentir les rivières intérieures couler malgré les fers, les éclairs zébrer l’intérieur.
Parce que ce roman ne se lit pas. Il se traverse.
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