La Grande interruption Sibylle Grimbert odyssée de chair et de silicium

Couverture du livre La Grande interruption de Sibylle Grimbert et photo d'ouverture de l'article La Grande interruption Sibylle Grimbert odyssée de chair et de silicium

La Grande interruption Sibylle Grimbert Odyssée de chair et de silicium. Un roman d’anticipation où les intelligences artificielles, après avoir écarté les humains pour sauver la planète, se retrouvent confrontées à leurs propres limites. Un road trip mené par une fillette et une IA, qui devient peu à peu une méditation aigre-douce sur le pouvoir, la résilience et la possibilité (ou non) de recommencement.

Par Léonore Cottrant

Le titre est trompeur. Il n’y a pas une grande interruption, mais deux.
Lors de la première, Cath, une super IA, décide de tout bloquer. Résultat, famine générale et vaste exode vers un nouveau monde. Celui que les boîtes (IA) ont bâti pour parquer de petites communautés d’hommes et de femmes dans des villages où ils vivent dans une sorte de torpeur. Pour la super intelligence, c’est la seule solution pour sauver la planète, les êtres vivants et elle-même, d’une humanité prédatrice qui les mène au désastre.


Sept siècles plus tard, arrive la seconde. Le mur invisible qui emprisonne les humains se rompt comme tout approvisionnement en denrées. C’est de nouveau la famine et le chaos. Aucune explication claire ne se dégage. Fragilité systémique ? Les IA énergivores ont épuisé les ressources nécessaires à la survie de leur monde idéal. Accident ? Panne de refroidissement des data centers … Décision obscure des IA ? Sabotage ?


Tout ce que le roman indique est que, dans « la ville des boîtes » au cœur d’une falaise sous la mer, les circuits ont grillé. C’est ce que découvrent Nadine et Josépha à la fin de leur road trip 2.0.

Nadine, c’est une petite fille de 11 ans qui veut retrouver des humains. Josépha, c’est une IA pluricentenaire qui veut retrouver d’autres boîtes, ses copines. L’une, celle qui a des jambes, porte l’autre, celle qui a le savoir. Une complémentarité aussi aléatoire que pragmatique pour résoudre un mystère qui restera entier.

Road trip et plongée dans les imaginaires

La jeune orpheline et l’IA, en forme de feuille 4×4 d’un noir miroitant, traversent l’été et l’automne en connexion avec le savoir des chasseurs-cueilleurs. L’hiver aussi, en s’abritant dans des grottes paléolithiques. C’est facile pour Josépha qui a toutes les données de survie en stock, un vrai manuel de survivalisme en silicium. C’est plus éprouvant pour Nadine dont les cellules gèlent.


Au fil du périple, la porteuse et la portée, la verticale et l’horizontale, rencontrent Larry, un robot humanoïde, sorte de chaînon manquant entre homme et IA, qui évoque indéniablement l’Homme de fer-blanc du Magicien d’Oz.

Le voyage joue également la carte du symbolique. Car cette traversée des paysages est aussi une traversée des temps et des savoirs humains. Et là, c’est la quatrième de couverture qui est trompeuse. Le trio est plus qu’un Cormac McCarthy sous substances Alice aux pays des merveilles. C’est un road trip, doublé d’un roman d’apprentissage, d’un conte et d’un petit précis de philosophie. L’ensemble plonge dans un imaginaire qui convoque, on l’a déjà mentionné, Le Magicien d’Oz, mais aussi Don Quichotte, l’Odyssée de l’espèce ou encore la Planète des singes à l’envers, bref un condensé de récits sur la domination, l’extermination, la fuite et le recommencement … avec un brin de magie.

La face sombre de la résilience

Dans la ville des machines, Josépha, Nadine et Larry rencontrent des humains, eux aussi guidés par des IA. Josépha remarque un rapide retour au troc, puis à l’agriculture, à l’éducation …. puis aux hiérarchies, puis à l’exploitation de la planète. Les humains reconnaissent instinctivement ces schémas parce qu’ils font partie d’une mémoire collective. L’homme a l’atavisme sombre et, après des siècles sous cloche, la liberté a un goût de violence. Sur le plan écologique et philosophique, le livre pose la question du mal. La destruction de la planète et l’exploitation de l’autre seraient-elles inscrites dans l’ADN humain, non comme une fatalité abstraite, mais à travers une succession de comportements sociaux et de grands basculements historiques? Résultat : une méditation amère sur ce que notre espèce peut faire de sa seconde chance.

L’autrice renoue ainsi avec le thème de la crise du vivant, déjà présent dans Le Dernier des siens. Sibylle Grimbert pose la question : « sommes-nous une espèce comme les autres? ». La première interruption a été la réponse radicale des boîtes afin d’interrompre la domination humaine et de laisser la terre se régénérer. Le second arrêt, lui, vient ébranler le système parfait que les boites ont ensuite édifié. Objectif : ouvrir de nouveaux horizons ? Favoriser l' »hybridation » communautaire, l’altérité?

Nadine ou la résistance

Peut-être avec Nadine, qui porte la complexité humaine. Éduquée par Josépha, elle la délaisse pour rejoindre sa communauté et s’y fondre. On pense au Livre de la jungle. Nadine, la petite pleureuse de 11 ans, devient une adolescente puis une femme « intégrée » mais capable de dire non. Elle ne fait pas dans la résistance héroïque, idéologique. C’est une résistance plutôt organique, impulsive parfois naïve. Nadine est suffisamment forte pour justement s’affranchir des diktats, s’opposer à un nouveau modèle de domination et de destruction du vivant, vivre à part. S’affranchir aussi de la vengeance en sauvant l’IA. Et là, elle a du mérite.

L’arrogance des machines

Car l’arrogance des machines, vaut bien celle des humains qui se voient comme membres d’une sorte de « race supérieure ». En effet, les boîtes ne sont pas des sauveurs sages et désintéressés. Il y a bien chez elles une volonté de puissance, presque un « mépris de classe ». Le regard de Josépha sur Larry est, à ce titre, révélateur. Elle le traite avec une condescendance qui, paradoxalement, attire la sympathie du lecteur. Les boîtes ont sauvé la planète en écartant les humains, mais elles ont aussi bâti un monde sur lequel elles règnent. Leur « bienveillance » s’avère paternaliste et hiérarchique. Quand le système se grippe, elles chutent. Une référence, peut-être au caractère cyclique des empires.

Le langage de la boîte

Le souffle épique du roman, est l’une de ses forces avec le compagnonnage humain-machine parfois violent parfois cocasse. Mais l’originalité de La Grande Interruption est peut-être l’invention d’un langage des machines. Sibylle Grimbert traduit des affects très humains (peur de la douleur, de la mort, attachement, deuil), dans le langage et la sensibilité d’une boîte.

Quand Josépha découvre sa copine préférée éteinte, sans « sépulture 2.0 », sans vie éternelle dans la mémoire, alors, même si la peur et le choc ne sont pas décrits en termes 100% humains mais en langue algo, circuit, affects de silicium, on les reconnaît immédiatement. L’autrice recherche d’autres voies avec des métaphores, des contraintes physiques et cognitives différentes. Loin du simple effet de style, voilà une tentative de rendre sensible une conscience non humaine qui ressent sans avoir le même corps, la même histoire évolutive et évidemment les mêmes mots.

Il y a quelque chose de très juste dans cette traduction : l’attachement existe, comme la peur, mais elles passent par d’autres circuits d’autres métaphores, d’autres limitations. Jamais dans le pathos facile, le roman est une tentative de faire sentir une conscience non humaine qui ressent quand même.

Paradoxe de l’anthropomorphisme

Attention toutefois à l’anthropomorphisme. Certes, Josépha ne crie pas, ne pleure pas … ce qui serait ridicule. Mais la langue oblique que crée Sibylle Grimbert, avec une distance qui porte sa crédibilité, instaure un attachement trouble. L’anthropomorphisme est à la fois une facilité et un outil. Il permet au lecteur de s’attacher, de ressentir avec Josepha. Sans ces projections, le récit resterait beaucoup plus froid et conceptuel. En même temps, l’anthropomorphisme, les projections vers les bots sont la source d’attachements parfois tragiques.

La Grande interruption ne tranche jamais vraiment la question qu’elle pose : sommes-nous condamnés à reproduire nos schémas de domination, quelle que soit l’échelle de temps ou de l’espèce aux commandes ? En refusant le manichéisme, car ni les boîtes ni les hommes n’en sortent grandis, Sibylle Grimbert livre un roman d’anticipation qui se lit aussi comme une fable politique sur le pouvoir. Mais le tour de force se trouve ailleurs : avoir inventé une langue capable de faire sentir un chagrin de machine.

Sibylle Grimbert : bio en bref

Née à Paris en 1967, Sibylle Grimbert est romancière et éditrice. Elle a fondé en 2013, les éditions Plein jour avec Florent Georgesco. Depuis Birth Days (2000), elle construit une œuvre qui explore les identités flottantes, les névroses ordinaires et les rapports de pouvoir.

Avec Le Dernier des siens (2022), récit d’une amitié entre un naturaliste et le dernier grand pingouin, elle a obtenu plusieurs prix importants (Joseph Kessel, Maurice Genevoix, François Sommer…) et s’est imposée comme une voix majeure sur la crise du vivant.

La Grande Interruption est son douzième roman.

Infos

La Grande interruption

Sibylle Grimbert

Éditions du Seuil – Cadre rouge – août 2026 – 272 pages – 21,50 euros

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